Je souligne l’adjectif social en matière écologique pour introduire un autre concept clef : aucun des principaux problèmes écologiques auxquels nous nous affrontons aujourd’hui ne pourra être résolu sans un changement social profond. Les implications de cette idée n’ont pas encore été assimilées entièrement par le mouvement écologique. Si on les porte à leur conclusion logique, cela signifie qu’on ne peut pas songer à transformer la société actuelle un petit peu à la fois, par de petits changements. En outre, ces petits changements peuvent n’être que des coups de frein réduisant un peu la vitesse effrénée avec laquelle la biosphère est en train d’être détruite. Certes il nous faut gagner autant de temps que possible, dans cette course contre le « biocide », et il faut tout mettre en œuvre pour ne pas nous faire dépasser. Néanmoins, le biocide se poursuivra si nous ne parvenons pas à convaincre les gens qu’un changement radical est indispensable et qu’il faut s’orga­niser à cette fin. Il nous faut accepter le fait que la société capitaliste actuelle doit être remplacée par ce que j’appelle la société écologique, une société qui implique les changements sociaux radicaux indispensables pour éliminer les abus perpétrés contre l’environnement.

[…] Le message de l’écologie sociale n’est ni primitiviste ni technocratique. Elle cherche à définir la place de l’humanité dans la nature – place singulière, extraordinaire – sans tomber dans un monde préhistorique anti-technologique ni partir sur un vaisseau de science-fiction.

L’humanité fait partie de la nature, même si elle diffère profondément de la vie non humaine par la capacité qu’elle a de penser conceptuellement et de communiquer symboliquement. La nature, pour sa part, n’est pas un écran panoramique à regarder passivement : c’est l’ensemble de l’évolution, l’évolution dans sa totalité, tout comme l’individu est toute sa biographie et non pas la somme des données numériques qui mesurent son poids, sa taille, voire son « intelligence ». Les êtres humains ne sont pas une forme de vie parmi les autres, juste un peu spécialisée pour occuper une des niches écologiques du monde naturel. Ce sont des êtres qui, potentiellement, peuvent rendre consciente l’évolution biotique et l’orienter consciemment. […]

Nos interventions peuvent être créatrices ou destructrices, et c’est là le plus grand problème à discuter dans toute réflexion sur nos interactions avec la nature. Si nos potentialités humaines sont énormes, rappelons-nous qu’aujourd’hui nous sommes encore moins qu’humains.

Notre espèce est encore divisée par des antagonismes entre les âges, les sexes, les classes, les revenus, les ethnies, etc. Il est absurde de parler de « l’humanité » en termes zoologiques, comme le font aujourd’hui tant d’écologistes, de traiter les gens comme une espèce parmi d’autres et non comme des êtres sociaux qui vivent dans des créations institutionnelles complexes. Une humanité éclairée, consciente de toutes ses potentialités dans une société écologiquement harmonieuse, n’est qu’un espoir et non une réalité présente ; un « devoir être », non un « étant ». Tant que nous n’aurons pas créé cette société écologique, nos capacités de nous entre-tuer et de dévaster la planète continueront de faire de nous une espèce encore moins évoluée que les autres. Parvenir à notre pleine humanité est un problème social, qui dépend de changements institutionnels et culturels fondamentaux : ne pas le voir, c’est réduire l’écologie à la zoologie et faire de toute tentative de réaliser une société écologique une chimère.

Qu’est-ce que l’écologie sociale ?

[…] Ce qui nous fait cruellement défaut, c’est la prise de conscience et la sensibilité qui nous permettraient d’atteindre ces objectifs si fortement souhaitables – une sensibilité et une conscience de beaucoup plus grande envergure qu’il n’est coutume d’entendre par ces mots. Notre définition ne doit pas seulement comporter la capacité de raisonner logiquement et de réagir émotionnellement dans une perspective humaniste ; elle doit aussi impliquer la perception vive des liens qui unissent les choses et une vision créatrice du possible. À cet égard, Marx avait tout à fait raison de souligner que la révolution qu’exigeait notre époque devait puiser sa poésie non dans le passé, mais dans l’avenir, dans le potentiel d’humanité gisant dans les profondeurs de la vie sociale. Cette conscience et cette sensibilité nouvelles ne peuvent pas être uniquement poétiques ; elles doivent aussi être scientifiques. De fait, à un certain niveau de notre conscience, celle-ci ne peut plus être ni poésie ni science, mais, allant au delà de l’une et de l’autre vers un nouveau domaine de la théorie et de la pratique, elle doit inventer l’art de marier rêve et raison, logique et imagination, vision créatrice et technique. Nous ne pouvons rejeter notre héritage scientifique, c’est-à-dire revenir à une technologie rudimentaire et à ses chaînes : l’insécurité matérielle, le labeur épuisant, la renonciation. Pas plus que nous ne pouvons nous laisser assujettir à celles du monde des machines, déshumanisé par la technologie : l’aliénation, la concurrence, et le brutal déni des possibilités humaines. La poésie et l’imagination doivent s’intégrer à la science et à la technologie, car nous avons dépassé le stade d’une innocence pouvant se nourrir exclusivement de rêves et de mythes.

Existe-t-il une discipline scientifique qui admette l’indiscipline du rêve, de l’imagination, de l’inventivité ? Qui puisse embrasser les problèmes soulevés par les crises que connaît notre temps, dans la société et l’environnement ? Qui soit capable d’associer critique et reconstruction, théorie et pratique, vision créatrice et technique ? […] Face aux gigantesques bouleversements qui nous attendent, notre époque a besoin d’un corpus de savoir – scientifique et social – d’une envergure et d’une profondeur plus grandes, afin de résoudre les problèmes qui se posent à nous. Sans renoncer aux apports des théories scientifiques et sociales antérieures, il nous faut entreprendre une analyse critique plus complète de notre rapport au monde naturel. Nous devons rechercher les fondements d’une approche plus reconstruite des sérieux problèmes posés par les apparentes « contradictions » entre nature et société. Nous ne pouvons plus nous permettre de rester captifs de la tendance de la science classique à disséquer les phénomènes pour en examiner les fragments. Nous devons les associer, les relier, les observer dans leur totalité autant que dans leur spécificité. C’est pour répondre à ces besoins que nous avons défini une discipline propre à notre temps : l’écologie sociale.

Le mot « écologie », plus familier, a été forgé il y a un siècle par Ernst Haeckel pour désigner les recherches concernant l’interaction des animaux et des plantes avec leur milieu inorganique. Depuis Haeckel, le sens s’en est élargi et embrasse maintenant l’écologie des villes, celle de la santé et celle de l’esprit. La prolifération d’un terme à travers des domaines aussi variés peut sembler particulièrement souhaitable pour une époque qui cherche avec tant de ferveur une manière de cohérence intellectuelle et de vision unitaire. Mais elle peut aussi apparaître fort illusoire. À l’instar d’autres nouveaux venus du vocabulaire, holisme, décentralisation, dialectique, le mot écologie court le risque de rester suspendu dans l’air du temps, sans racines, sans contexte ni épaisseur. […]

De façon plus troublante encore, le mot sert, depuis quelques années, à désigner une forme assez fruste de gestion technique du milieu naturel que l’on pourrait baptiser environnementalisme. Je sais bien que beaucoup de ceux dont l’inspiration est authentiquement écologique emploient les termes écologie et environnementalisme de façon indistincte. Je souhaite cependant établir ici une distinction sémantique commode. Je propose que soit désignée par le terme environnementalisme une vision mécaniste et instrumentale de la nature, conçue comme un milieu passif composé d’objets tels qu’animaux, plantes, minéraux et autres, qui doivent simplement être traités de telle manière qu’ils rendent mieux service à leur utilisateur humain. L’environnementalisme, selon la définition que j’en donne, a tendance à ne voir dans la nature qu’un immense silo de « ressources naturelles » et de « matières premières ». Dans un tel cadre, le vocabulaire des environnementalistes n’épargne à peu près rien de ce qui pourrait ressortir d’une dimension sociale : les villes deviennent des « ressources urbaines », et leurs habitants des « ressources humaines ». Que le mot ressources apparaisse aussi souvent dans le discours environnementaliste sur la nature, les villes et les gens, est bien plus qu’un simple point de rhétorique. L’environnementalisme, au sens où j’emploie le terme, tend à se représenter le projet écologique, visant à l’établissement de rapports harmonieux entre humanité et nature, sous la forme d’une trêve plutôt que sous celle d’un équilibre durable. L’harmonie environnementaliste est centrée sur le développement de nouvelles techniques de pillage de la nature, aptes à perturber le moins possible l’habitat humain. L’environnementalisme ne remet pas en cause le postulat fondamental de la société actuelle, à savoir que la nature doit être dominée par l’homme ; au contraire, il s’efforce de rendre cette idée plus aisément praticable, en développant des moyens qui diminuent les risques encourus du fait de la destruction effrénée de l’environnement. Pour distinguer l’écologie de l’environnementalisme, et aussi pour la démarquer des définitions abstraites, et souvent absconses, du terme, il me faut revenir à l’usage qui était le sien à l’origine et examiner la pertinence de son application à la société. En bref, l’écologie traite de l’équilibre dynamique de la nature, de l’interdépendance du vivant et du non vivant. Les êtres humains faisant eux aussi partie du monde naturel, cette science doit également s’appliquer au rôle de l’humanité dans la nature – plus particulièrement au caractère, aux formes et à la structure des rapports entre l’humanité et les autres espèces, et avec le substrat inorganique de l’environnement biotique. D’un point de vue critique, l’écologie révèle dans toute sa portée le déséquilibre résultant de la rupture entre l’humanité et le monde naturel. L’une des plus extraordinaires parmi les espèces qu’offre la nature, homo sapiens, a lentement et laborieusement transformé l’environnement naturel dont il est issu en un environnement social propre et unique. Ces deux environnements étant entrés en interaction au cours de phases évolutives extrêmement complexes, il est devenu tout aussi indispensable de parler d’écologie sociale que d’écologie naturelle. Je le dis tout net : ce serait tourner en dérision la notion d’écologie sociale que d’omettre d’étudier les étapes de l’évolution humaine en question, au cours desquelles s’est formée toute une séquence de hiérarchies, de classes, de cités et finalement d’États. Malheureusement, notre discipline est assaillie par certains qui s’en prétendent les zélateurs et qui s’acharnent à vouloir compresser ces différentes phases de l’évolution naturelle et humaine et les faire entrer dans une « unité » (et non un tout) universelle, béante « nuit où toutes les vaches sont noires », pour emprunter à Hegel un peu de sa causticité. À tout le moins, l’usage que l’on fait habituellement du mot espèces, pour désigner les vivantes richesses qui nous entourent, devrait attirer notre attention sur les notions de spécificité, de particularisme – sur cette abondance et cette variété d’êtres et de choses différenciés qui constituent le véritable objet de l’écologie naturelle. Analyser cet ensemble différentiel, étudier les phases et les interfaces au travers desquelles il s’est constitué et où s’est effectué le long parcours de l’espèce humaine de l’animalité à la société – parcours jalonné de crises et de potentialités – c’est faire de l’écologie sociale l’une des plus puissantes disciplines où nourrir notre critique de l’ordre social actuel.

Mais l’écologie sociale ne propose pas qu’une critique de la rupture entre humanité et nature ; elle pose aussi l’exigence d’y remédier, et même de son indispensable et radical dépassement. Comme l’a souligné E. A. Gutkind [1], « l’écologie sociale a pour objectif la totalité et non la simple accumulation de détails innombrables rassemblés fortuitement et interprétés de façon subjective et insuffisante ». Elle est la science des rapports naturels et sociaux au sein de communautés ou écosystèmes. En abordant ces rapports sur le mode holistique, c’est-à-dire sur la base de leur interdépendance mutuelle, l’écologie sociale cherche à démêler les formes et les modèles de relations qui rendent intelligibles une communauté, qu’elle soit naturelle ou sociale.

Murray Bookchin

[1] . [Erwin Anton Gutkind, Community and Environment: A Discourse on Social Ecology, Watts & Co., 1953 – NDR.]


Résumé :

Ces passages sont extraits du livre Qu’est-ce que l’écologie sociale ?, depuis une traduction de Bernard Weigel du premier chapitre de The Ecology of Freedom: The Emergence and Dissolution of Hierarchy (Cheshire Books, 1982) – proposée par l’Atelier de création libertaire en 2012 (publiée initialement en 1989 et rééditée également en 1999, 2003 et 2007).
Murray Bookchin pose ici le cadre conceptuel de ce numéro, qui éclaire les différentes contributions qui suivent. Il y forge deux distinctions fondatrices. La première sépare l’environnementalisme (une vision instrumentale et gestionnaire de la nature, qui n’en remet pas en cause la domination mais cherche seulement à la rendre moins risquée) de l’écologie sociale, discipline qui refuse de dissocier la crise écologique de ses racines sociales – que sont la hiérarchie et la domination, sous toutes leurs formes, bien au-delà du seul rapport de classe. La seconde distinction articule nature et société non comme deux ordres séparés, mais comme les deux dimensions d’une même évolution. L’humanité, dit Bookchin, n’est pas une espèce parmi les autres mais la seule capable de rendre l’évolution consciente d’elle-même et de l’orienter délibérément – potentiel que la hiérarchie et la domination réduisent jusqu’ici à néant. Ce double renversement – contre le naturalisme qui dissout le social, contre le socialisme qui ignore le naturel – est précisément le programme de ce numéro. Du MST brésilien aux coopératives ouvrières françaises, en passant par les théories de la transition juste, c’est toujours cette même intuition de Bookchin que les différentes contributions retrouvent et vérifient : la crise écologique est sociale jusqu’à la racine, et aucune réponse strictement technique ne suffira.
Aux énormes problèmes de fond que crée l’ordre social actuel s’ajoutent les énormes problèmes de fond créés par une mentalité qui a commencé à se développer bien avant la naissance du capitalisme, et que ce dernier a entièrement absorbée. Je veux parler de la mentalité structurée par les notions de hiérarchie et de domination, où la domination de l’homme sur l’homme a donné naissance au concept de domination de la nature comme « destin ». Voire comme nécessité de l’humanité. Que la pensée écologique ait commencé à faire passer l’idée que cette conception du « destin » de l’humanité est pernicieuse a tout lieu de nous réconforter. Toutefois, on ne comprend pas encore clairement comment cette conception est apparue, pourquoi elle persiste et comment l’éliminer. Il faut bien plutôt étudier les origines de la hiérarchie et de la domination si l’on veut porter remède au désastre écologique. Le fait que la hiérarchie sous toutes ses formes – domination des vieux sur les jeunes, des hommes sur les femmes, de l’homme sur l’homme dans le rapport de classe, de caste, d’ethnie ou sous toutes les autres formes de stratifications sociales – ne soit pas reconnue comme un système de domination plus ample que le rapport de classe est une des carences les plus évidentes de la pensée radicale. Aucune libération n’est possible, aucune tentative d’harmoniser les rapports humains et les rapports entre les hommes et la nature ne pourra réussir si l’on n’a pas éradiqué toutes les hiérarchies, et pas seulement les classes sociales, toutes les formes de domination, et pas seulement l’exploitation économique. Ces idées constituent le cœur même de ma conception de l’écologie sociale.


Source :  EcoRev’ 2026/2 N° 60

Date de mise en ligne : 29/09/2026

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