« De la Guerre » – Clausewitz

Malheureusement, beaucoup ressentent de fortes réticences à l’idée d’aborder un tel ouvrage. Le sujet s’annonce comme rébarbatif et semble ne pouvoir laisser que peu de place aux plaisirs de la lecture et de l’imaginaire.
Pour ce qui concerne la sphère de l’analyse et de la réflexion, il sera également souvent écarté comme trop restrictif par son domaine d’application.
Voilà donc Clausewitz, ce si subtile analyste du champ pratique, enfermé conjointement derrière le masque de la brute militaire et du froid théoricien.
Pourtant, nous affirmons ici que la plupart auraient beaucoup à gagner à se risquer aux écrits de notre général prussien ; car rarement pensée et mise en œuvre, théorie et réalité pratique, n’auront chevauchées en une telle proximité et avec une telle pertinence du jugement.
Ne vous laissez donc pas effrayer par ce titre et venez plutôt y trouver les moyens de discerner ce qui conditionne l’essentiel des rapports de force aux différents niveaux où ceux-ci se manifestent. Ce qui ne manque toujours pas dans les temps présents pour quiconque veut se trouver en mesure de faire face aux réalités pratiques de l’époque et à leur enchevêtrement . Si certains « experts » en stratégie militaire contemporaine pourront trouver Clausewitz démodé sur le terrain qui était censé être spécifiquement le sien, il en est, à mon avis, tout autrement sur celui ou il brilla véritablement et qui, s’attachant aux caractéristiques de la nature humaine, à la fois dans ce qu’elle a de pire et de meilleur, se maintient dans sa pérennité et sa véracité.

En manière d’encouragement et de présentation de cette lecture, nous proposons ici une recueil de citations extraites de cet ouvrage et qui devraient permettre d’en mesurer quelque peu la portée.

Also sprach Carl Von Clausewitz

Il ne faut pas trop laisser croître les feuilles et les fleurs théoriques des arts pratiques, mais les rapprocher de l’expérience qui est leur terrain naturel.

La volonté de l’homme ne puise jamais ses forces dans des subtilités logiques.

La guerre n’est jamais un acte isolé.

Si l’on s’interroge sur la volonté de l’adversaire : Cette volonté n’est pas quelque chose de tout à fait inconnu ; ce qu’elle est aujourd’hui nous apprend ce qu’elle sera demain.

La guerre n’éclate pas de façon tout à fait soudaine : son extension n’est pas l’œuvre d’un instant. Chacun des deux adversaires peut donc dans une large mesure se former une opinion de l’autre d’après ce qu’il est et ce qu’il fait en réalité, et non d’après ce qu’en théorie il devrait être et devrait faire.

En guerre on ne dispose que d’un seul moyen : l’engagement ; mais les multiples manières dont il peut s’exécuter nous introduisent dans les voies diverses autorisées par la multiplicité de ses buts, si bien qu’il nous semble ne pas avoir avancé d’un pas. Mais il n’en est rien, car cette unicité du moyen constitue un fil que nous suivons des yeux, qui parcourt toute la trame de l’activité militaire, et qui de fait en assure la cohésion.

Toute action s’érige donc sur l’idée que la décision, obtenue par la force armée sur laquelle elle se fonde, si elle était effectivement obtenue, serait une décision favorable. Cela entend naturellement que l’on sache le but que l’on se propose en entamant telle ou telle action.

La guerre est le domaine de l’incertitude ; les trois quarts des éléments sur lesquels se fonde l’action restent dans les brumes d’une incertitude plus ou moins grande. Plus qu’en n’importe quel domaine, il faut qu’une intelligence subtile et pénétrante sache y discerner et apprécier d’instinct la vérité. En raison de cette incertitude de toutes les informations, de toute base solide, et de ces interventions constantes du hasard, la personne agissante se trouve sans cesse placée devant des réalités différentes de celles auxquelles elle s’attendait. (…) Notre connaissance des réalités s’est accrue, mais notre incertitude, au lieu de diminuer, a au contraire augmenté. Cela vient de ce que toutes ces expériences ne s’acquièrent pas d’un coup, mais graduellement, car nos décisions se trouvent sans cesse aux prises avec elles et notre esprit doit toujours rester sous les armes, si l’on ose ainsi s’exprimer. Or, pour traverser sans dommage ces conflits incessants avec l’imprévu, deux qualités sont indispensables : d’abord, un esprit qui même au sein de cette obscurité accrue ne perd pas toute trace de la clarté interne nécessaire pour le conduire vers la vérité ; ensuite le courage de suivre cette faible lueur.

A la guerre, en raison de la multiplicité des impressions intenses auxquelles l’âme est exposée, et du doute qui ébranle toutes nos connaissances et toutes nos convictions, les motifs qui font dévier l’homme de la voie ou il s’est engagé et l’amènent à douter de lui-même et des autres sont plus nombreux qu’en toute autre activité humaine.

La force de caractère nous amène à parler d’une variété de celle-ci, l’obstination.

Il est souvent très difficile de dire dans les cas concrets où commence l’une et où finit l’autre ; par contre, la différence abstraite entre les deux ne paraît pas difficile à établir, (…)

L’obstination est un défaut du tempérament. Cette inflexibilité de la volonté, cette intolérance envers toute contradiction, ne relèvent que d’un égoïsme particulier qui tient avant tout à obéir et à faire obéir les autres aux seules injonctions de sa propre activité spirituelle.

L’obstination s’oppose donc à l’intelligence qui est bien plutôt la capacité d’entendement.

La théorie doit être une observation, non une doctrine.

C’est une investigation analytique de l’objet qui aboutit à sa connaissance et, appliquée à l’expérience, en l’occurrence l’histoire, entraîne la familiarité avec cet objet. Plus elle atteint ce but, plus elle passe de la forme objective d’un savoir à la forme subjective d’un pouvoir.

La théorie existe pour que chacun n’ait pas chaque fois à mettre de l’ordre et à se frayer une voie, mais trouve les choses ordonnées et éclaircies. Elle est destinée à éduquer l’esprit (…), disons plutôt à guider son auto-éducation et non à l’accompagner sur le champ de bataille, tout comme un pédagogue avisé oriente et facilite le développement spirituel du jeune homme sans pour autant le tenir en laisse tout au long de sa vie. (et aussi), pour préciser le point vers lequel convergent toutes les lignes, non pour en déduire une formule algébrique à l’usage du champ de bataille.

Le savoir doit devenir un pouvoir, (…), il doit s’assimiler si complètement à l’esprit qu’il cesse presque d’être quelque chose d’objectif.

En guerre toute action, vise des succès probables, non des succès certains. Pour toute la part de certitude qui fait défaut, il faut se fier au destin ou à la chance, quel qu’en soit le nom.

Donner la préférence toujours au cas qui présente le moins d’incertitude se révèle également être une grave erreur. En certain cas, le plus grand risque correspond à la plus grande sagesse.

Ne nous y trompons pas, il n’est pas question ici de formules et de problèmes scientifiques. En fait les rapports matériels sont très simples. Ce qui est plus difficile, c’est de comprendre les forces morales qui entrent en jeu.

Cela peut paraître bizarre, mais tous ceux qui connaissent la guerre sous ce rapport savent fort bien qu’une importante décision stratégique exige beaucoup plus de volonté qu’une décision d’ordre tactique où l’on est emporté par l’instant.

La stratégie où tout se déroule bien plus lentement laisse beaucoup plus de place aux doutes émanant des autres et de soi-même, aux objections et aux observations, donc aussi aux regrets intempestifs.

Si l’on ne s’habitue pas à considérer la guerre, et dans la guerre une campagne isolée, comme un engrenage d’engagements dont l’un commande l’autre, si l’on pense que la prise de certains points géographiques, celle d’une province non défendue, ont une valeur en soi, on est pas loin de considérer cette possession comme un avantage qu’on ne risque rien à empocher en passant. Et si on la considère de cette façon au lieu de la concevoir comme un maillon d’une chaîne d’évènements, on oublie de se demander si cette possession ne causera pas de graves inconvénients futurs.

En guerre plus que partout ailleurs, les choses se passent autrement qu’on ne l’avait pensé, et prennent de près un autre aspect que de loin.

Si sauvage qu’elle soit par nature, la guerre n’en porte pas moins la marque des faiblesses humaines, et la contradiction que nous constatons ici, c’est à dire le fait que l’homme cherche et crée le danger tout en le redoutant, ne surprendra personne.

Si nous jetons un coup d’œil sur l’histoire militaire en général, nous voyons qu’en fait il se passe exactement le contraire d’une avance incessante vers le but, que l’arrêt et l’inaction sont de toute évidence l’état normal de l’armée en guerre, et que l’action est une chose exceptionnelle.

De la bataille principale Toute l’action se concentre alors sur un seul point de l’espace et du temps. Dans ces moments, nous sommes envahis par l’obscur sentiment que nos forces ne sauraient s’épanouir pour donner toute leur mesure dans un espace aussi réduit, et que nous gagnerions beaucoup en gagnant du temps bien que ce temps ne nous doive absolument rien.

Il y a ainsi d’innombrables campagnes où rien ne s’est passé. L’objectif ne fut pas atteint, les forces furent inutilement usées.

On ne choisit pas un théâtre de guerre comme une marchandise, parmi beaucoup d’échantillons.

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