de Fabian Scheidler
Voici un livre tout à fait recommandable à tous ceux qui veulent comprendre dans quel monde nous vivons et comment nous en sommes arrivé là ; pourquoi, malgré l’évidence de l’impasse tout autant sociale qu’écologique, tout continue en s’aggravant sans cesse pour notre plus grande affliction. L’ouvrage, malgré l’ampleur du problème, demeure tout au long de ses 600 pages d’un abord assez simple en échappant au jargon universitaire qui alourdit trop souvent le genre. Le texte est clair tout en bénéficiant d’une présentation aérée qui participe aussi à en faciliter la lecture. Les notes et références livresques justifiant le propos sont également facilement accessibles. L’effort éditorial en ces domaines pratiques est indéniable et devrait servir de modèle à beaucoup de publications savantes qui semblent ignorer la nécessité d’une clarté visuelle et conceptuelle en leur présentation.
La Mégamachine est ce monstre planétaire issu du système capitaliste cherchant à s’imposer à toute force et d’une manière essentiellement totalitaire malgré les masques pseudo-démocratiques dont elle à trouvé bon de se parer en certaines circonstances et dans quelques régions du globe. La violence et la contrainte brutale, le génocide, furent pourtant omniprésents en sa conquête du monde, au cœur de ses méthodes et de son terrorisme globalisé. Terrorisme qui est loin d’avoir pris fin et qui du fait des contradictions insolubles auxquelles se heurte exponentiellement la Mégamachine ne peut plus désormais que s’amplifier face à des populations toujours plus réticentes au type de monde que l’on veut leur imposer.
Fabian Scheidler illustre point par point le processus historique et sociologique qui a mené à l’instauration de la Mégamachine. Le tableau est extrêmement parlant en sa description et suffit à faire comprendre pourquoi il y a urgence à se débarrasser au plus vite de la Mégamachine avant qu’elle ne finisse de détruire tout ce qui donne sens à notre humanité et plus généralement à la vie sur Terre. Encore faut-il comprendre ce qu’elle est pour pouvoir la combattre efficacement.
Quelques extraits en manière d’introduction à cet ouvrage d’importance :
« Mais de quel droit prétendre, au fond, que nous avons affaire à un système global et non à une simple juxtaposition d’institutions, d’idéologies et de pratiques ? Un système est plus que la somme de ses parties, c’est une structure fonctionnelle dans laquelle tous les éléments sont interdépendants, aucun ne pouvant exister sans les autres. Il est évident qu’il y a quelque chose comme un système financier mondial, un système global de l’énergie ainsi qu’un système international de la division du travail, et que ces systèmes sont étroitement articulés. Toutefois, ces structures économiques ne peuvent fonctionner de manière autonome. Elles supposent l’existence d’États en mesure de faire valoir certains droits de propriété, de disposer d’infrastructures, de défendre militairement les voies commerciales, d’amortir les pertes économiques et de garder le contrôle sur les résistances suscitées par les injustices du système. Comme nous le verrons, les États militarisés et les marchés ne constituent pas deux pôles antagonistes. Au contraire, ils se sont développés de manière conjointe et restent jusqu’à aujourd’hui inextricablement imbriqués. On se plaît à opposer l’État au « libre marché », mais cette opposition est une fiction qui n’a rien à voir avec la réalité historique. »
« Les États modernes ne sont apparus ni pour le bien des populations, ni avec leur assentiment, mais en tant qu’organisations fondés sur la violence physique. (…) Certes, les forces économiques dominantes – les grands propriétaires fonciers, les magnats du commerce, les banquiers et plus tard les manufacturiers – avaient un rapport ambivalent au pouvoir croissant de l’État central, puisqu’il pouvait sensiblement restreindre leurs marges de manœuvre. Mais en même temps, ils voyaient bien que seul un État central pouvait organiser la violence physique à une échelle suffisamment grande pour tailler en pièces les mouvements massifs d’opposition au système et établir un cadre institutionnel permettant une accumulation durable de capital. »
« Dans l’histoire, la transition vers une économie monétaire et marchande généralisée ne s’est faite que là où les États sont entrés en jeu, et avec eux la violence physique organisée. (…) Malgré tout, on ne cesse de raconter l’histoire selon laquelle l’économie de marché est le fruit d’une évolution naturelle. Et cela pour une raison simple : elle occulte la violence structurelle et la violence physique qui, dans tous les cas historiquement documentés, sont de fait liés à la création des marchés et de l’économie monétaire. »
« Un autre aspect de l’involution du système est le délabrement des infrastructures. L’édification d’un pouvoir étatique centralisé a servi pendant des siècles à créer les infrastructures nécessaires au bon fonctionnement de l’économie : routes, voies ferrées, ponts, réseaux électriques, système d’approvisionnement et d’évacuation des eaux, écoles, administrations, etc. Depuis les années 1980, ces infrastructures se délitent. (…) Moins l’État assure l’entretien des infrastructures et fournit de prestations sociales, plus il revient à ce qu’il était à l’origine : une pure machine militaire et répressive. »
« Dans cette histoire, la question de la démocratie joue un rôle central. Car la logique intrinsèque de la mégamachine est fondamentalement incompatible, telle est la thèse du neuvième chapitre, avec la démocratie véritable, au sens de l’auto-organisation ; c’est pour cette raison qu’elle n’a jusqu’à présent permis que des formes limitées de participation au processus de décision politique. La quête de formes de démocratie allant au-delà de ces limitations est donc une question clé, systémique, dont on peut suivre les traces depuis les révolutions européennes jusqu’à nos jours, en passant par les luttes de libération dans les colonies et la « révolution mondiale de 1968 » (chapitre dix). Sortir de la mégamachine et ainsi de la logique capitaliste d’accumulation sans fin est inextricablement lié à la question de l’auto-organisation démocratique (chapitre onze). »

Je vous invite a écouter l’émission Racine de Moins Un n°72 intitulée « Déboulonner la Mégamachine » (75 mn)
Deux intervenants font un exposé à partir de leurs ouvrages respectifs dans le cadre d’une rencontre organisée par l’Atelier d’écologie politique (Toulouse) en octobre 2021.
D’abord Aurélien Berlan, docteur en philosophie, auteur de Terre et liberté. La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021, 220 pages),
Ensuite Fabian Scheidler, philosophe et dramaturge allemand, auteur de La Fin de la Mégamachine. Sur les traces d’une civilisation en voie d’effondrement (traduit de l’allemand par Aurélien Berlan, Seuil, 2020, 620 pages).
Nous ressentons toutes et tous un sentiment d’impuissance face à la « mégamachine », le complexe capitaliste et industriel dans laquelle nos sociétés sont engluées, ainsi qu’à la difficulté à imaginer une alternative à ce système. Fabian Scheidler et Aurélien Berlan donnent à travers leurs ouvrages des pistes pour déboulonner cette « mégamachine ».
Bonne écoute !
https://archive.org/details/rmu-072-deboulonner-megamachine
Merci pour ce lien Tranbert, entretien qui permet de compléter cette recension du livre de Fabian Scheidler, d’autant que nous suivons aussi avec intérêt les publications de Aurélien Berlan et des éditions de La Lenteur.
Belle introduction musicale avec si je ne me trompe la bande originale du film Yojimbo, film qui en matière de stratégie devrait éveiller les curiosités !