Rojava : les peuples abandonnés — la liberté combattue

Les Kurdes du Rojava sont une fois de plus abandonnés à leur sort face à un nouveau pouvoir syrien dont les tendances idéologiques autoritaires et djihadistes ne font désormais guère de doute. Les illusions qui ont suivi la chute du tyran Assad sont désormais bien tombées. Un pouvoir qui préfère complaire à son voisin turc fascisant, sous la coupe d’Erdogan — pour qui la répression impitoyable des aspirations à l’autonomie des peuples kurdes a toujours été une obsession.

Ce qui se joue aujourd’hui n’est pas seulement un rapport de force militaire : c’est une tentative d’écrasement d’un territoire d’émancipation, non pas un État ni une nation, mais un espace où s’élabore depuis quatorze ans une autonomie politique concrète : l’Administration autonome démocratique du Nord et de l’Est de la Syrie (AANES), portée par les Forces démocratiques syriennes (FDS) et, au cœur de l’expérience, par la révolution des femmes — notamment les YPJ.

Comme le rappelle Azize Aslan, les attaques du gouvernement de transition syrien ont franchi un seuil début janvier : attaque des quartiers kurdes d’Alep (Ashrafieh et Sheikh Maqsoud), déplacement forcé de populations déjà réfugiées, puis extension de l’offensive contre le Nord et l’Est syrien dans le but assumé de « détruire complètement l’autonomie » et d’anéantir une révolution « antipatriarcale et anticapitaliste » construite pendant 14 ans.

Les instances internationales officielles font une fois de plus preuve de leur bassesse qui illustre leur vision prioritaire d’un certain type d’ordre international où les peuples sont considérés comme quantité négligeable et leur désir d’émancipation comme particulièrement suspect. Car c’est bien du fait de cette crainte majeure des forces de la domination — au niveau mondial — de voir s’établir des zones territoriales où primerait l’auto-organisation et le refus des hiérarchies étatiques que cet abandon s’explique.

Oubliés les mérites et l’extraordinaire courage des kurdes du Rojava qui ont vaincu Daesh, pourtant désigné comme ennemi public N°1 il y a encore quelques années. Aujourd’hui, le cynisme diplomatique se pare de mots creux — droits des minorités, paix, stabilité — pendant que se poursuit la logique d’écrasement, de siège et de nettoyage.

Il faut donc en conclure que, bien plus que la menace terroriste, c’est le désir de liberté et d’autonomie des peuples qui n’est pas toléré. N’importe quel régime autoritaire, usant des plus sanglantes répressions, sera toujours préféré par ce soi-disant ordre mondial issu de la Mégamachine du Capital plutôt que de laisser les peuples auto-organiser leur émancipation.

Face à cela, il faut entendre l’appel venu de Kobanê, relayé par Kurdistan au féminin : « C’est un moment de responsabilité historique, un moment pour nous tenir aux côtés de notre peuple et défendre la vie, la dignité et le droit à l’existence. »
Et la promesse des femmes du Rojava, qui nomme sans détour ce qui est en jeu : « Cette résistance est l’honneur de l’humanité (…) Nous avons promis d’exister et nous ne renoncerons pas à cette résistance. »

Au Rojava, une formule simple résume ce que l’histoire du peuple kurde enseigne depuis des décennies : « Berxwedan Jiyane » — la résistance est la vie.

C’est pourquoi la survie du Rojava nous concerne toutes et tous et appelle à notre solidarité constante. Défendre le Rojava, ce n’est pas “choisir un camp” dans la guerre des États : c’est défendre ce qui, dans l’obscurité de l’époque, prouve encore qu’une autre organisation sociale est possible — où des peuples de confessions différentes peuvent vivre et s’organiser ensemble, contre le “diviser pour régner” — contre le capital, l’État, le patriarcat et les intégrismes religieux.

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2 commentaires

  1. L’héroïsme des Combattant(e)s Kurdes du Rojava ne doit pas masquer certaines réalités, voir ambiguités & Compromissions de Terrain : Bien détaillées dans cette émission d’une objectivité assez correcte , pour une fois … https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/cultures-monde/en-syrie-l-integration-par-la-force-5852674 Reste une question assez intéréssante : Qu’est-ce que des Boutiques vertueuses telles que l’UCL ( ex Alternative Libertaire ) dont plusieurs Militant(e)s s’engagèrent sur le terrain , REFUSENT de voir objectivement quant au pratiques des Forces Kurdes ? … un fonctionnement vertical doit-il être défendu aveuglément ? …Cordialement .

  2. Salut Sancho,
    La situation au Rojava est très incertaine et il ne fait pas de doute qu’elle est peu propice au renforcement des formes de pouvoir horizontaux que nous soutenons pour notre part. D’une manière générale, nous essayons de regarder les choses en face et ne pas nous laisser aller à un angélisme hors de propos. Les kurdes ne sont pas une entité particulière qui, miraculeusement, serait vouée à l’établissement de la démocratie directe. Il y existe certainement des tendances contradictoires. L’émergence de logiques autoritaires avec l’instauration de chefs de guerre prenant gout au pouvoir personnel et cherchant à établir leurs propres lois est un risque permanent et les situations d’urgence favorisent ce genre de choses. Nous voulons croire que les consciences acquises, à travers l’expérience, par les populations durant une certaine période ne seront pas emportées par la tempête et c’est sur cela que nous misons. Que pouvons-nous dire d’autre ?
    Bien cordialement.

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