George Orwell, le courage de la vérité

Publié le 13 juillet 2026 / Par Iñaki Urdanibia

« Parler de liberté n’a de sens que si cela consiste à avoir la liberté de dire aux gens ce qu’ils n’ont pas envie d’entendre »

Eric Arthur Blair, connu sous le pseudonyme de George Orwell (Motihari, Inde, 1903 – Londres, 1950), était un homme qui dérangeait tout le monde – je veux dire à tous les échelons politiques et idéologiques –, qui luttait et écrivait guidé par la quête de la justice, de la fraternité, de la décence, la vérité, la dignité humaine, toujours prêt à faire preuve d’une fidélité sans faille à la réalité nue et brutale, jetant des vérités désagréables au monde, comme celui qui jette un seau d’eau froide en plein visage ; un parrèsiaste exemplaire. Connu tout particulièrement pour ses ouvrages La ferme des animaux et 1984, dont certaines expressions ont acquis une grande notoriété et une large popularité : Big Brother, novlangue, double langage, et son propre nom servant d’adjectif pour désigner des situations dystopiques, qualifiées d’orwelliennes.

Aujourd’hui, les Éditions espagnoles Bauplan publie deux cahiers, dans sa collection « Seriecero », signés par l’auteur de Hommage à la Catalogne. L’histoire s’est arrêtée en 1936. Souvenirs et leçons de la guerre d’Espagne et Fascisme et démocratie.

Le premier d’entre eux, qui tire son titre de la phrase qu’Orwell aurait dite à Arthur Koestler, rassemble cinq essais : « Préface de l’auteur à l’édition ukrainienne de La Ferme des animaux » (1947), « La vérité sur la guerre d’Espagne » (1937), Pourquoi j’adhère à l’ILP (1938), Notes sur les milices espagnoles (1937) et Retour sur la guerre d’Espagne (1942 / 1943).

On peut lire dans une Note autobiographique, datée du 17 avril 1940 : « Je me suis marié durant l’été 1936. À la fin de cette même année, je me suis rendu en Espagne pour participer à la guerre civile, et ma femme m’a rejoint peu après. J’ai combattu pendant quatre mois sur le front d’Aragon dans les rangs des milices du POUM et j’ai été grièvement blessé… ». Finalement, après avoir été hospitalisé, il fut contraint de prendre la fuite car un mandat d’arrêt avait été lancé contre lui ; il est certain que son expérience au front et lors d’une permission, au cours de laquelle il fut témoin des événements de mai 1937 à Barcelone, ont entraîné un changement dans sa vision politique et dans son appréciation du socialisme, changement qu’il a vécu en plusieurs étapes. À propos de sa fuite, il n’est pas anodin de souligner que ceux qui le poursuivaient étaient ceux-là mêmes qui qualifiaient les poumistes de trotskistes-franquistes ou d’autres appellations similaires, ce qui est vraiment significatif au regard du revirement, marqué par le désenchantement, d’Orwell après l’expérience de la guerre, car cela lui a apporté un apprentissage et une série d’enseignements sur la gauche, sur les affrontements et les manipulations en son sein, sur la guerre, le confortant dans sa lutte pour la liberté.

Si, dans l’un de ses textes, il expose clairement sa position : « La vérité fondamentale de la guerre est assez simple : la bourgeoisie espagnole a vu l’occasion d’écraser le mouvement ouvrier et elle en a profité, avec l’aide des nazis et des forces réactionnaires du monde entier », ce qui lui fait attribuer la responsabilité de la défaite dans la guerre à l’inégalité en matière d’armement entre les deux camps, et la désunion dans les rangs de ceux qui défendaient la République attaquée, en soulignant la responsabilité majeure, sur ce dernier point, du stalinisme, qui transposait dans le conflit espagnol les luttes internes au sein du pays des Soviets.

Les textes rassemblés dressent un tableau des différents aspects de l’expérience vécue « au sud des Pyrénées », certains rédigés presque dans le feu de l’action, d’autres avec le recul que donne le temps. L’une des principales leçons, sinon la plus importante, fut le recours massif au mensonge, tant en ce qui concerne le déroulement du conflit – on a ainsi vu des cas où l’on proclamait de grandes victoires alors qu’il ne s’agissait en réalité que de défaites – que par l’occultation de certains affrontements, les médias passant sous silence certaines batailles auxquelles l’auteur lui-même avait pris part. De même, on transformait en héros des personnages qui n’avaient rien d’héroïque, et en traîtres des personnes dignes et cohérentes, afin de complaire ou de conforter les croyants ou les partisans. Tous ces comportements révèlent l’immense pouvoir du langage lorsqu’il s’agit de mener les gens au pas, en encourageant l’esprit grégaire, en les guidant là où cela arrange le pouvoir ; Orwell souligne que l’emploi d’un certain langage est une arme qui tue la liberté, tout autant que les balles. Il rendra compte de tout cela dans les romans dystopiques mentionnés plus haut. Et l’écrivain exprime, à la première personne, sa profonde inquiétude en constatant que « le concept même de vérité objective est en train de disparaître du monde », et étend son inquiétude à l’histoire, celle-ci étant écrite en recourant à des sources déterminées, ce qui fait que le récit répond à des intérêts qui n’ont rien à voir avec la réalité des faits mais avec des intérêts idéologiques, dans le but d’encourager ou de décourager, et il ne manque pas de donner des exemples tirés non seulement de l’actualité, mais aussi du passé, notamment en ce qui concerne les récits historiques, par exemple ceux liés à l’esclavage.

Quelques réflexions émergent sur la classe ouvrière, soulignant que, face à Franco, celle-ci était l’ennemi le plus évident du futur caudillo, et insistant sur le fait que si la classe ouvrière avait fini par être vaincue, par exemple dans le cas de la révolution russe, c’est en raison du manque de solidarité internationale, sans compter l’usurpation du pouvoir par un parti totalitaire – ce qui, dans une large mesure, se produisait également dans le cas de la guerre en cours, face à la non-intervention des pays voisins ; les intellectuels ne font pas bonne figure : après avoir clamé leurs slogans, ils finissaient par sombrer dans le découragement, du moins pour une grande partie d’entre eux. Il rend hommage à la dignité et à la décence d’un nombre non négligeable de combattants, en proie à la faim, au manque de tabac… et raconte des scènes vécues à l’hôpital de Lérida ainsi que les manœuvres des polices secrètes pour se débarrasser d’individus gênants… dont beaucoup faisaient partie des brigades internationales qui luttaient contre le fascisme, qui représentaient « la fleur et la crème de la classe ouvrière européenne, pourchassée par la police de tous les pays, ces individus qui ont rempli les fosses communes des champs de bataille espagnols et qui pourrissent désormais par millions dans les camps de travaux forcés »… Cette rétrospective se termine par quelques vers qu’il a écrits alors que la guerre était visiblement perdue.

Le deuxième ouvrage, au titre explicite, rassemble sept textes : le premier d’entre eux, Fascisme et démocratie, est celui qui donne son titre au volume, suivi de : Critique du Mein Kampf d’Adolf Hitler – Wells, Hitler et l’État mondial – Littérature et totalitarisme – Les écrivains et le Léviathan – Liberté dans le parc (La liberté de Hyde Park) et Qu’est-ce que le fascisme ? Ces textes ont été écrits dans les années 1940, presque tous pendant la Seconde Guerre mondiale.

L’auteur n’hésite pas à souligner certaines vertus des démocraties libérales, dans la mesure où, lorsque l’on parle de politique avec ses amis, on n’a pas l’oreille de la Gestapo, ni celle de la GPU, collée à la serrure ; quant à la seconde, il montre comment les partis communistes de tous les pays sont devenus les propagandistes de la politique de l’URSS, allant jusqu’à justifier l’injustifiable : les purges et les procès-pièges mis en œuvre de manière sanglante. Quant à l’écrivain H.G. Wells et à ses œuvres, il en donne une vision négative en raison de la perspective quelque peu naïve et partiale de ce Britannique, qui présentait un monde déjà presque disparu, celui du XIXe siècle, sans tenir compte des avancées technologiques et scientifiques qui se profilaient ; certes, face à toute velléité de romantisme, il offrait un regard résolument scientifique, mais dépassé.

Il élève la voix pour défendre la rébellion, la liberté d’expression, et démolit certaines critiques qui visent à limiter ces tendances et ces droits, ou à faire taire les critiques, parfois sous le prétexte fallacieux : « c’est donner des armes à l’ennemi » ; il ne fait aucun doute qu’Orwell se positionnait sans ambages sur le principe selon lequel « la vérité est la vérité, qu’elle soit dite par Agamemnon ou par son porcher ». Tout en dévoilant le visage de l’État totalitaire qui impose la peur de penser, ou du moins de penser dans la peur, sans parler d’exprimer ce que l’on pense. Dans le cas de la montée du nazisme et d’autres courants autoritaires, il critique l’aveuglement total de la gauche, incapable de prendre conscience du danger.

Il se permet quelques digressions sur la façon dont la prose est considérée, dans la vision totalitaire, comme un ennemi plus redoutable que la poésie, même si je ne sais pas… puisqu’on pourrait poser la question à Ossip Mandelstam, Boris Pasternak, Marina Tsvetaïeva, Anna Akhmatova, Vladimir Maïakovski… Il vante la liberté des écrivains d’écrire sans suivre les consignes d’aucun commissaire, et souligne comment tout -isme porte l’odeur de la propagande ; distinguant, dans le travail des écrivains, le citoyen et l’écrivain… ce qui rappelle la distinction kantienne entre l’usage public et privé de la raison. Il invite à ne pas craindre d’endosser le rôle d’hérétique et revendique le droit, et le devoir, de se contredire ; et au cas où cela risquerait d’entraîner de sérieux problèmes, le plus sage serait de garder le silence.

Il dénonce la politique policière à l’égard des conférenciers de Hyde Park, guidée par une opinion publique qui, lorsqu’elle n’exige pas la manière forte, applique deux poids deux mesures, sans oublier que ce parc constitue une exception au sein des restrictions croissantes de la liberté… tout en précisant, néanmoins, que dans les pays libéraux, tout n’est pas rose en matière de liberté.

En conclusion, après avoir établi une distinction entre différents types de fascistes (hyperboliques, déclarés, invisibles) et présenté des cas d’utilisation abusive du terme « fasciste », qui fait perdre à ce mot son véritable sens, il recommande que « tout ce que l’on peut faire pour l’instant, c’est d’utiliser ce mot avec une certaine prudence et non, comme on le fait souvent, de le rabaisser au rang d’insulte ». Une lutte permanente pour valoriser les mots et les arguments, face aux simplifications des slogans grandiloquents, qui ne cachent rien d’autre qu’un vide absolu.


Source : https://kaosenlared.net/george-orwell-el-coraje-de-la-verdad/

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