En hommage à Murray Bookchin — 20 ans

Déclaration de l’Atelier ESC à l’occasion de l’hommage international rendu à Murray Bookchin

Amies, compagnons,

Nous nous exprimons ce soir au nom de l’« Atelier d’Écologie Sociale et Communalisme », un collectif éditorial francophone récemment constitué, mais inébranlable dans sa détermination : faire vivre, en français, la pensée que Murray Bookchin a passé toute sa vie à construire, et que nous, vingt ans après sa mort, nous efforçons à notre tour de faire avancer sans la figer dans le temps. Si l’essentiel de notre site web est en français, il s’adresse également à un public international, grâce à de nombreuses traductions en anglais, en espagnol et en allemand — et l’un des membres de notre équipe éditoriale, Marc, appartient également au collectif allemand à l’origine de cette rencontre en hommage à Murray Bookchin. C’est en grande partie grâce à ce lien que nous prenons la parole ici ce soir.

Nous le disons d’emblée, avec la même franchise dont il faisait lui-même preuve : nous ne sommes pas des « bookchinistes ». Nous ne récitons pas une doctrine, nous ne défendons pas une orthodoxie, et nous nous méfions de tout ce qui pourrait ressembler à une secte. Mais nous sommes reconnaissants du travail conceptuel qu’il a mené tout au long de sa vie. Maintenir ce travail en vie est pour nous un honneur — un honneur qui, alors que le monde s’assombrit, est devenu un devoir de résistance : nous préparer ensemble, ici et maintenant, à un mouvement émancipateur, afin qu’un autre avenir soit possible.

Ce que nous lui devons

Ce que Bookchin nous a légué n’est pas un système fermé, mais une méthode et une exigence. Le naturalisme dialectique qui refuse de séparer l’histoire humaine de l’histoire de la nature, sans pour autant faire se fondre l’une dans l’autre. Une distinction décisive entre la politique — la gestion étatique et descendante des affaires humaines — et le politique — la délibération collective et auto-organisée, qui est la substance même de la liberté. Un municipalisme libertaire et un projet communaliste qui posent une question fondamentale : comment cesser d’être gouvernés ?

Il s’est battu sur deux fronts à la fois : contre les tendances autoritaires et étatistes du marxisme bureaucratique, et contre les excès mystiques et irrationalistes d’une partie du mouvement écologiste. Nous savons, par nos propres pratiques, combien il est difficile de marcher sur cette ligne de crête — de rester radical sans dogmatisme, rigoureux sans sectarisme.

Ce que nous ne lui devons pas

Mais nous ne lui devons pas une loyauté rigide. La pensée de Bookchin elle-même n’est jamais restée figée ; elle n’a cessé d’évoluer. Nous pensons lui être plus fidèles en poursuivant ce mouvement qu’en le figeant.

Le monde de 2026 n’est pas celui des années 1970 ou 1990. L’accélération meurtrière du système dominant, la catastrophe climatique, désormais une réalité vécue, la résurgence de l’extrême droite, le contrôle étatique croissant même au niveau municipal, l’émergence d’une oligarchie technocratique qui rêve de gouverner au-dessus des États — rien de tout cela n’existait lorsque Bookchin écrivait.

Actualiser sa pensée — et peut-être la radicaliser davantage — n’est pas la trahir : c’est poursuivre le travail qu’il a toujours refusé de considérer comme achevé.

Une leçon tirée de son découragement

Nous devons également reconnaître que Bookchin, vers la fin de sa vie, a connu le découragement. Il a vu la gauche institutionnelle se faire la complice du capitalisme, et une partie du mouvement anarchiste réduire la politique à une sensibilité, à une posture individuelle — rejetant toute structure institutionnelle durable, même confédérale et démocratique, au nom d’une méfiance envers l’organisation. Ses idées étaient jugées trop dures, en décalage avec une époque qui préférait le consensus mou aux confrontations clarificatrices. Il avait l’impression, disait-il, d’être sur une péninsule lentement submergée par l’eau.

Nous connaissons ce sentiment. En France et en Europe aujourd’hui, ce n’est ni l’écologie sociale ni le communalisme qui trouvent un écho, mais plutôt une forme non libertaire de municipalisme qui a été apprivoisée par les institutions. Notre radicalisme est trop souvent écarté comme une utopie lointaine, ou comme de la pure théorie — quand il n’est pas tout simplement inconcevable pour des esprits façonnés par le système dominant. Notre public reste limité, nos forces modestes. Nous le disons sans grandiloquence : nous sommes loin de mettre en marche un mouvement communaliste.

Néanmoins, Bookchin, même dans ses moments les plus sombres, ne s’est jamais résigné à considérer la barbarie comme le seul horizon possible. Et quelques années après sa mort, quelque chose s’est produit : au Rojava, une utopie qui lui doit beaucoup a pris forme — avec ses difficultés et ses luttes — mais qui est véritablement vécue par des femmes et des hommes prenant les armes contre l’effacement. Ce n’est pas la preuve que tout ira pour le mieux — mais c’est la preuve que les « formes germinales » dont il parlait ne sont pas de simples figures de style.

Ce qu’il nous reste à faire

Ce soir, nous empruntons — avec une légère modification — une phrase de Pierre Bance : « Un autre avenir est encore possible, mais il se prépare ». Nous avons ajouté le mot « encore » car nous sentons que les possibilités se rétrécissent. Il ne s’agit plus d’imaginer un avenir souhaitable dans l’abstrait : il s’agit de préserver, dans le temps qui reste, la possibilité d’un avenir fondé sur la dignité humaine. Et Bookchin l’avait compris avant bien d’autres : on ne peut pas l’attendre ; il faut s’y préparer — dans les territoires, les assemblées, les confédérations et les formes de démocratie directe que nous construisons patiemment, sans aucune garantie de victoire.

Il y a une image que nous aimons ici à l’Atelier — une image qui est devenue un symbole de notre collectif : celle de la plante adventice, celle que nous appelons « mauvaise herbe » parce qu’elle pousse là où on ne l’attend pas — dans les fissures de l’asphalte et les interstices que le système laisse inoccupés, que ce soit par négligence ou par faiblesse. Bookchin, il nous semble, aurait reconnu cette image. Rien dans sa pensée n’appartenait au domaine du monument : tout était germination, tendance, potentialité. C’est peut-être là sa leçon la plus intime — au-delà des concepts, des institutions et des programmes : une confiance obstinée en ce qui, dans chaque société, chez chaque personne, résiste à la domestication.

Nous ne sommes pas venus ici ce soir pour célébrer une statue. Nous sommes venus dire merci à un homme qui, jusqu’au bout, a refusé de choisir entre lucidité et espoir — et qui nous a appris que nous pouvions et devions nous accrocher aux deux. Merci, Murray. Nous continuons.


Organisé par le Netzwerk für Kommunalismus — vous trouverez les différents liens ici.

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