Wertkritik et Palim Psao : Fétichisme jusqu’à un certain point

Ce texte n’est pas un règlement de comptes. Nous avons relayé, et relaierons sans doute encore, des textes issus de la mouvance Wertkritik et de palim-psao : leur travail sur le fétichisme de la marchandise, sur la dissociation-valeur, sur les impasses du gauchisme classiste, a nourri une part de notre propre grille de lecture. C’est précisément parce que cet outillage théorique nous semble solide que son silence sur un point précis — et un seul — nous paraît devoir être nommé, plutôt que tu.

Il y a une cohérence, dans la critique de la valeur, qui force le respect : elle ne s’arrête pas à la surface des phénomènes. Là où d’autres courants critiques dénoncent des « profiteurs », des « riches », des « lobbies », elle interroge la forme elle-même — la marchandise, l’argent, le travail abstrait, et, plus loin encore, l’État. Un texte de 2015 le formule avec une clarté qui ne laisse aucune place à l’ambiguïté — et c’est Clément Homs lui-même, le même auteur dont la production de cette période ne traite jamais Gaza comme objet politique premier1, qui l’écrivait alors : les structures étatiques ne seraient pas un point extérieur surplombant la société capitaliste, mais « la forme institutionnelle phénoménale que prend la sphère du politique »2 dans une société structurée par le rapport de dissociation-valeur. Rien, dans cette formulation, ne réserve d’exception. Aucun État n’échapperait par nature à ce statut de forme fétichisée.

Et pourtant.

Dès 2021, sur palim-psao, un texte cosigné par Anselm Jappe, Gabriel Zacarias et Sandrine Aumercier prenait ses distances avec toute lecture mettant en cause la politique israélienne, la traitant comme l’expression d’une obsession disproportionnée de la gauche pour le Proche-Orient3. Ce n’était pas une anomalie isolée : dès 2009 déjà, Robert Kurz, l’une des figures fondatrices du courant, publiait dans Exit! un texte à propos de l’offensive militaire israélienne à Gaza, titré du nom de code même de l’opération — « Plomb durci » — sur un ton dont le sarcasme affiché dès l’incipit (« une opération Plomb durci pour les cœurs sensibles ») donne la tonalité. Kurz n’y affirme pas en son nom que « les Juifs sont des assassins d’enfants » : il décrit, en la retournant par l’ironie, une perception qu’il prête à une partie de la gauche occidentale — perception qu’il entend disqualifier comme délire compassionnel disproportionné. Mais le procédé même par lequel il la disqualifie est le problème : convoquer, fût-ce ironiquement, le registre du blood libel millénaire (« suspecté depuis mille ans, maintenant prouvé ») pour railler une critique de la politique israélienne revient à instrumentaliser ce trope plutôt qu’à le récuser — et à faire de toute émotion suscitée par des enfants tués à Gaza l’indice d’un antisémitisme latent4 — sans qu’à aucun moment, dans ce texte comme dans les suivants, la mort réelle des enfants ne soit reconnue pour elle-même, hors du procès qui en est fait à ceux qui s’en émeuvent. En mars 2026 — soit plus de deux ans après le 7 octobre 2023, en pleine phase où Amnesty International qualifie la situation à Gaza de génocide entrant dans sa troisième année, où une procédure est engagée devant la Cour internationale de justice — Clément Homs consacre un texte à une polémique française sur le concept de « producérisme », dans lequel il reproche à son interlocuteur d’avoir sous-estimé des tendances qu’il attribue à une partie de la gauche insoumise (voir note 1). Que Homs ait raison ou tort sur ce point précis n’est pas notre sujet ici, et nous ne prenons pas position sur ce débat français. Et que nous soyons d’accord ou non avec cette thèse de Postone, formulée en 1986 — soit près de deux décennies avant que ne s’amorce l’accélération sans précédent de ces dernières années, qui a vu une politique déjà coloniale et une réalité déjà qualifiable d’apartheid basculer vers des formes de destruction et de déni de l’humain d’un tout autre ordre —, nous laisse également indifférents ici. Ce qui frappe, c’est que cette mise en garde contre un schéma rhétorique s’est muée, chez certains héritiers du courant, en un dogme qu’aucun fait, fût-il le plus barbare, ne parvient plus à ébranler : une immunité de principe accordée à un État réel, quels que soient les faits documentés. C’est précisément cette confusion entre critique d’une forme de discours et protection d’un objet que nous croyons voir à l’œuvre dans le silence dont il est question ici. Ce qui nous arrête, c’est que cet appareil critique, mobilisé avec vigueur contre une controverse politique hexagonale, ne s’est à aucun moment retourné, depuis 2021, vers l’objet qui en aurait le plus besoin. On chercherait en vain, dans l’ensemble de cette production, un texte qui traite Gaza et sa population civile comme objet politique premier plutôt que comme prétexte à discuter de la structure du discours adverse. Ce silence n’est pourtant pas affaire d’outils manquants : ailleurs, le même Homs sait nommer les corps et les lieux, quand il s’agit de Damas, d’Alep ou de Sanaa5.

Nous ne sommes pas les seuls à l’avoir constaté. Un texte de 2024, issu du courant théorique de la communisation — dont nous ne partageons ni les conclusions anti-organisationnelles ni le rejet de toute forme transitoire, mais dont la documentation historique s’appuie sur des sources solides, notamment les travaux des « nouveaux historiens » israéliens (Shlomo Sand, Simha Flapan, Avi Shlaim)6 — a établi dans le détail cette même généalogie : soutien systématique à la politique israélienne au nom de la lutte contre l’antisémitisme, silence ou minimisation face à la réalité coloniale documentée depuis les origines du sionisme.

Un texte plus récent illustre ce même mouvement, à front renversé. En avril 2026, un texte publié dans le sillage éditorial du courant reconnaît, en une phrase, l’absence de symétrie entre les pertes : « il n’y a aucune symétrie entre le pouvoir militaire d’Israël et celui des Palestiniens, et […] les pertes matérielles, les morts et la souffrance humaine pèsent bien plus lourdement sur ces derniers »7. L’aveu existe. Mais il ne devient jamais objet de travail : la phrase sert de concession préalable avant que l’analyse ne reparte aussitôt vers ce qui, pour l’auteur, constitue le véritable danger — la « spectacularisation » de la cause palestinienne par la gauche occidentale. Un fétichisme jusqu’à un certain point, en somme : jusqu’au point précis où il faudrait s’arrêter sur ce que l’on vient soi-même de nommer.

C’est ce hiatus qui nous arrête. Non pas l’existence d’un désaccord — le désaccord théorique est sain, il est même la condition de tout travail critique digne de ce nom — mais le fait qu’il porte, depuis plus de deux ans maintenant, sur un objet dont l’ampleur ne relève plus de l’interprétation disputée d’un conflit asymétrique. Une école théorique qui s’est construite sur l’exigence de nommer les mécanismes de déni, de fétichisation, de personnification, dispose des outils les plus aptes à décrire ce qui se joue à Gaza — la fabrication d’une population rendue superflue, la destruction qui excède toute rationalité stratégique déclarée. Et choisit, sur ce cas précis, de ne pas les appliquer.

On peut comprendre, sans l’excuser, la généalogie de cet aveuglement. La branche de la Wertkritik qui a fait de l’antisémitisme sa clé explicative principale trouve son origine dans la réception qu’en a faite la gauche antideutsch allemande à partir de la fin des années 1980 — un courant né d’un rapport singulier, et légitime dans son principe, à l’histoire de la Shoah, qui a fini par ériger l’existence de l’État d’Israël en garde-fou non négociable contre la répétition de l’extermination. Cette généalogie explique une prudence. Elle n’explique pas un silence qui se prolonge, inchangé, face à des faits d’une tout autre nature que ceux qui l’ont vu naître. Elle explique d’autant moins que ce courant, qui revendique par ailleurs une antipolitique de principe — le refus de prendre parti dans les luttes concrètes, jugées toujours prises dans les catégories du capital —, n’a, sur ce point précis, jamais observé cette réserve : il est intervenu, à plusieurs reprises et avec constance, dans un seul sens.

Nous ne demandons pas à nos camarades de la critique de la valeur de renier leur outillage théorique — il reste, par ailleurs, précieux. Nous leur demandons de l’appliquer jusqu’au bout, y compris là où cela dérange leurs propres généalogies. Une critique du fétichisme qui s’arrête au bord d’un seul État, fût-ce pour les meilleures raisons historiques du monde, cesse d’être une critique du fétichisme : elle devient, sur ce point précis, exactement ce qu’elle prétend combattre ailleurs — une pensée qui personnifie plutôt que d’analyser, qui protège une forme plutôt que de la dissoudre.

Nous continuerons de lire et, quand ils nous semblent pertinents, de relayer les textes de ce courant. Mais la cohérence théorique dont il se prévaut à juste titre ailleurs ne peut pas s’arrêter précisément là où elle serait la plus nécessaire.


1Clément Homs, « Michel Feher, ou la misère (à tendance antisémite) de la pseudo-critique de l’idéologie », Palim Psao, 8 mars 2026 : https://www.palim-psao.fr/2026/03/michel-feher-ou-la-misere-a-tendance-antisemite-de-la-pseudo-critique-de-l-ideologie-par-clement-homs.html. Ce texte n’est pas isolé : il s’inscrit dans une série récurrente, de rythme quasi trimestriel, entièrement tournée vers la critique du discours sur Israël plutôt que vers Gaza elle-même — voir déjà, du même auteur, « La Gauche pro-Hamas et Andreas Malm, en nouveau petit soldat tout vert au service des islamistes », Palim Psao, février 2025 ; « Notes sur la dernière sortie d’Olivier Lek Lafferrière et la thèse grandiose — quoique fort indigeste — de l’auto-antisémitisme des Juif·ves », Palim Psao, 7 août 2025 ; « L’antisionisme projectif. Une présentation d’un concept critique développé par Stephan Grigat », Palim Psao, novembre 2025.

2Clément Homs (entretien avec Nicolas Basset), « Les vases vides font toujours beaucoup de bruit. A propos d’une certaine réception de la critique de la valeur en France », Palim Psao, mars 2015 : https://www.palim-psao.fr/2015/03/les-vases-vides-font-toujours-beaucoup-de-bruit-a-propos-d-une-certaine-reception-de-la-critique-de-la-valeur-en-france-par-clement

3Anselm Jappe, Gabriel Zacarias, Sandrine Aumercier, « Israël, encore et toujours l’obsession numéro un », Palim Psao, 15 mai 2021 : https://www.palim-psao.fr/2021/05/israel-encore-et-toujours-l-obsession-numero-un-par-anselm-jappe-gabriel-zacarias-et-sandrine-aumercier.html

4Robert Kurz, « Die Kindermörder von Gaza. Eine Operation « Gegossenes Blei » für die empfindsamen Herzen » [« Les tueurs d’enfants de Gaza. Une opération « Plomb durci » pour les cœurs sensibles »], Exit! Crise et critique de la société marchande, n°6, 2009 : https://www.exit-online.org/textanz1.php?tabelle=schwerpunkte&index=13&posnr=209&backtext1=text1.php — traduction française disponible dans « Les divagations de la Wertkritik en terre sainte », dndf.org, 2024. Passage cité intégralement : « Les images ne mentent pas, surtout les images de cadavres d’enfants. […] cette vision vacillante sur les écrans se condense en un formidable acte d’accusation contre les tueurs d’enfants juifs de Gaza. […] les Juifs sont des assassins d’enfants. Cela a été suspecté pendant plus de mille ans ; maintenant c’est prouvé devant le public mondial. » Le passage, de facture ironique, ne constitue pas une affirmation en première personne mais la mise en scène — pour la railler — d’une perception attribuée à la gauche occidentale ; nous signalons cette nuance par honnêteté intellectuelle, tout en maintenant que le procédé rhétorique employé pour la disqualifier reste lui-même problématique (voir corps du texte).

5« Non ceci n’est pas un missile de Nexter industrie, c’est de l’argent qui s’est investi dans un contenu de production quelconque pour se métamorphoser en davantage d’argent au travers des corps des enfants éventrés, des habitants terrorisés et des ruines fumantes de Damas, d’Alep ou de Sanaa. » Clément Homs, « Rien ne sert d’être vivant, s’il faut que l’on travaille. »

6« Les divagations de la Wertkritik en terre sainte », texte issu du courant de la communisation, février-mars 2024. Documentation historique s’appuyant notamment sur : Simha Flapan, The Birth of Israel: Myths and Realities, Pantheon Books, New York, 1987 ; Avi Shlaim, Collusion Across the Jordan, Clarendon Press, Oxford, 1988 ; Shlomo Sand, Comment le peuple juif fut inventé, Flammarion, 2018.

7Daniel Feldmann, « L’antisémitisme comme idéologie de crise. De « l’inconscient collectif antijuif » à la critique sans conscience du capitalisme », in Le Péril antisémite. Antisémitisme structurel dans la modernité capitaliste, collectif, Éditions Crise & Critique, 2025 ; texte également publié sur Palim Psao, avril 2026.


Rebond :

 

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