Une rencontre au Mans pour penser l’institution du commun
Le samedi 10 octobre 2026, de 14h à 17h, à la Maison Charles-Trenet du Mans, les syndicats et associations libertaires sarthoises organisent une rencontre-débat qui mérite qu’on s’y arrête bien au-delà du cercle libertaire local. Réunis autour d’une même table, Frank Mintz et Pierre Bance feront dialoguer deux temporalités — 1936 et 2026 — posant une question au cœur du projet communaliste : comment un peuple s’institue-t-il lui-même, sans reconstituer ce contre quoi il s’était soulevé ?
Frank Mintz, militant anarchosyndicaliste et membre de la CNT-SO, y présentera son ouvrage de référence, L’autogestion dans l’Espagne révolutionnaire, fruit de plus de quarante années de recherche entamées dès 1963. Ce qui frappe dans ce travail, c’est son refus du triomphalisme : Mintz ne raconte pas une épopée, il examine, chiffres à l’appui, les collectivisations agricoles et industrielles de 1936-1939, leurs réussites comme leurs contradictions internes — rivalités entre CNT et UGT, tensions entre autonomie locale et nécessités de guerre. Une histoire tenue par en bas, celle des femmes, des paysans, des ouvriers qui prirent en main l’économie sans attendre l’aval d’aucune avant-garde — et qui n’occulte rien de sa défaite.
Cette même exigence de lucidité fait le pont avec le second ouvrage de la rencontre : La Grande Fédération. Démocratie directe et vie fédérale, de Pierre Bance. Là où Mintz éclaire la pratique concrète de l’autogestion espagnole, Bance interroge ce que le mouvement pour la démocratie directe doit apprendre de ces expériences et de leurs échecs : il faut préparer, avant l’heure, les formes politiques capables de faire tenir une société libre. De la Commune de Paris aux collectivités espagnoles, du Chiapas au Rojava, il repère une même régularité — chaque fois qu’un mouvement émancipateur a négligé ses propres institutions, un pouvoir séparé a fini par se recomposer, par la répression, l’intégration ou la représentation.
Voilà ce qui fait de cette rencontre un événement communaliste, et pas seulement commémoratif. L’écologie sociale, depuis Bookchin, répète que l’enjeu n’est pas de choisir entre spontanéité et organisation, mais de penser une organisation qui ne trahisse pas ce qu’elle prétend porter — assemblées décisionnelles, mandats révocables, confédération vécue comme processus vivant plutôt que schéma plaqué d’en haut. L’histoire espagnole en rappelle le prix : la liquidation des collectivités ne vint pas seulement du front militaire, mais aussi de l’intérieur du camp antifasciste — répression du Parti communiste stalinien et du Komintern contre les collectivisations, et acceptation par une partie du mouvement libertaire de participer au gouvernement républicain, cautionnant ainsi l’escroquerie du principal système confiscatoire de la démocratie, le représentatif. C’est cette tension qu’incarnent les deux ouvrages présentés au Mans : d’un côté la mémoire critique d’une autogestion réelle, avec ses forces et ses impasses ; de l’autre, la tentative de formuler, avant le basculement, le contrat social d’une société post-étatique et post-capitaliste.
Le syndicalisme révolutionnaire, thème cher aux deux auteurs, y trouve une place centrale : non comme outil de négociation avec le capitalisme, mais comme institution sociale capable de structurer l’autogestion de la production et de s’articuler à la commune — ce que réactivent les syndicats et associations libertaires sarthoises, faisant vivre la continuité entre mémoire des luttes et institutions à venir.
« Le monde autre se prépare bien avant la révolution », non pas de la nostalgie, mais un outillage pour penser, dès aujourd’hui, les formes concrètes d’un confédéralisme de communes autonomes.
Rencontre-débat avec Frank Mintz et Pierre Bance, Maison Charles-Trenet, 67 rue Alfred de Vigny, Le Mans. Entrée libre, contribution au chapeau. Organisée par les syndicats et associations libertaires sarthoises (dont les CNT 72 et L’Adventice).
Renseignements pratiques d’accessibilité sur Démosphère en Sarthe

Rebond :
- Penser la démocratie directe jusqu’au bout — À propos de La Grande Fédération de Pierre Bance — Recension
