Cita de
TerKo en 24 enero 2026, 23h29
Je me permets d’apporter un élément de réflexion à partir de la lecture récente de La Grande Fédération de Pierre Bance, qui me semble éclairer très directement ce débat — sans chercher à le clore.
Ce que montre Bance, c’est que le problème n’est pas tant d’opposer agir et penser (opposition stérile, on en conviendra toutes et tous), que de comprendre pourquoi leur dissociation conduit presque systématiquement à l’échec des dynamiques émancipatrices.
D’un côté, l’agir sans pensée institutionnelle mène souvent à l’épuisement, à la récupération ou à la répression. De l’autre, la pensée sans ancrage pratique se fige, se marginalise ou devient une posture critique sans prise réelle. Bance ne hiérarchise pas ces deux dérives : il les analyse comme les deux faces d’un même problème.
Sa proposition est alors très claire et somme toute similaire à la nôtre : ce qui manque le plus souvent, ce n’est ni la volonté d’agir ni la capacité de penser, mais une praxis politique instituante, c’est-à-dire une articulation vivante entre réflexion, expérimentation, auto-organisation et mise à l’épreuve collective dans la durée.
Cela rejoint fortement ce qui a été dit plus haut sur la nécessité d’un imaginaire, d’une représentation préalable, d’une utopie pragmatique. Mais Bance pousse, à mon sens, la réflexion plus loin : il montre que les surgissements (révoltes, bascules, brèches imprévues) existent toujours — et surgiront encore — mais qu’ils ne peuvent trouver appui, s’amplifier et durer que si un travail de fond a déjà été mené en amont : formes d’autonomie, démocratie directe, autogestion, fédération, contrat social, droits et libertés explicitement pensés… et surtout déjà partiellement expérimentés par le mouvement porteur de cette émancipation. Dans son analyse, le mouvement pour la démocratie directe pourrait précisément jouer ce rôle, du fait de son fort potentiel fédérateur, lié autant à son ouverture qu’à l’intitulé même qu’il porte — un intitulé immédiatement lisible et parlant pour beaucoup de personnes, bien davantage que des notions comme l’écologie sociale ou le communalisme, qui supposent le plus souvent une explicitation, voire une formation préalable, et un certain niveau de familiarité ou de conscience politique.
Ces clarifications et formations resteront évidemment nécessaires et indispensables, mais elles peuvent intervenir dans un second temps, lorsque le mouvement aura déjà gagné en ampleur, en forces et en moyens, et sans constituer un prérequis pour entrer, participer et faire mouvement. C’est là, me semble-t-il, un choix stratégique assumé chez Bance : fédérer d’abord largement autour d’un horizon compréhensible, pour ensuite approfondir collectivement les contenus, les pratiques et les cadres émancipateurs.
Autrement dit, penser n’est pas ici un préalable abstrait à l’action, ni l’action une simple mise en œuvre de la pensée : les deux sont déjà imbriqués dans une praxis réflexive, locale et fédérale, qui se corrige, se transforme et s’institue en marchant.
De ce point de vue, La Grande Fédération apporte, me semble-t-il, des outils très concrets pour dépasser la vieille alternative penser ou agir, et pour poser une question plus exigeante : comment préparer dès maintenant les formes politiques capables de soutenir les surgissements à venir, plutôt que de les voir retomber ou se faire récupérer ?
Il y a là, à mon sens, une matière très féconde pour prolonger ce débat, y compris en interne à l’Atelier — peut-être dans notre rubrique Stratégie, ou pourquoi pas à travers un Manifeste communaliste ? héhéhé 😉