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Amorós, Berlan, communalistes : pour une politique du faire

Le texte de Miguel Amorós que nous republions aujourd’hui date de 2003. Il surgit d’un moment précis — la réception française du « Manifeste contre le travail » du groupe Krisis — mais il éclaire encore, avec une acuité surprenante, l’impasse dans laquelle s’est enfoncé le capitalisme tardif et l’angle mort d’une critique du travail qui demeure souvent aveugle à ses conditions matérielles, sociales et politiques. Vingt ans ont passé : la précarisation s’est généralisée, l’automatisation a renforcé une dépendance technologique toujours plus opaque, les « bullshit jobs » ne sont plus une hypothèse mais une réalité bien documentée, et l’idéologie de la délivrance par la technique — du travail, de la contrainte, de la matérialité — continue de structurer l’imaginaire dominant.

À ce titre, la lecture rétrospective proposée par Amorós demeure salutaire : elle rappelle que la critique du travail ne peut être réduite à une dénonciation de l’aliénation abstraite de la valeur, ni à un horizon de sortie purement négatif hors du « fardeau » productif. Elle engage une interrogation plus profonde : quelles formes de travail socialement imposées voulons-nous abolir — et quelles formes d’activité humaine voulons-nous reconquérir ?

Car dès lors que l’on parle d’émancipation réelle, de réappropriation du monde vécu, de construction de communes capables de s’autoinstituer, la question n’est plus seulement celle du travail comme catégorie économique, mais celle de l’activité : du faire, du pouvoir-faire, de la participation concrète à la fabrication collective des conditions de l’existence. Autrement dit, non plus la place assignée dans un système productif, mais la capacité partagée à agir sur le monde et à se l’approprier.

C’est là que le débat rejoint certaines intuitions développées plus récemment par Aurélien Berlan dans Terre et liberté. Berlan montre clairement que le fantasme moderne de « délivrance » par la puissance technicienne — délivrance du labeur, du rapport à la terre, des limites, du temps et des gestes — a produit une dépendance accrue aux systèmes hétéronomes : dépendance à l’État, aux infrastructures industrielles, aux réseaux spécialisés, à l’expertise dépolitisée. L’autonomie, au contraire, ne consiste pas à s’affranchir de toute activité, mais à instituer collectivement des activités par lesquelles une société se refait, se soutient et se gouverne elle-même ; elle consiste à reconquérir les savoir-faire, les capacités concrètes et les formes d’organisation qui rendent une vie libre possible.

Cette tension — entre le refus légitime du travail hétéronome et l’exigence d’une activité réappropriée, située, communale — est au cœur de notre projet communaliste. Elle rouvre une question trop souvent évacuée : peut-il exister un mouvement émancipateur sans une politique explicite des activités humaines — du faire, du produire ensemble, du maintenir, du transmettre et du prendre soin ?

Et si la réponse est non, alors il nous faut repenser le dépassement du travail non seulement comme une critique d’un rapport social imposé, mais aussi comme la reconstruction d’un champ de puissance populaire, fondé sur des activités choisies, partagées et instituées démocratiquement.

La critique du travail ne saurait donc être un simple rejet. Elle doit devenir une réflexion stratégique sur les gestes, les temps, les techniques, les savoirs et les formes d’activité collective nécessaires pour que nos communes ne soient pas des abstractions politiques, mais des réalités matérielles vivantes. Relire Amorós aujourd’hui, c’est rouvrir ce chantier. Et c’est, peut-être, l’une des tâches les plus urgentes pour qui veut penser — et préparer — un mouvement d’écologie sociale communaliste capable de s’enraciner dans la vie quotidienne, dans les pratiques, et dans les capacités réelles d’agir.

À discuter ensemble.

Retrouvez le texte original de Miguel Amorós directement sur le site source Et vous n’avez encore rien vu… — Critique de la technoscience et du scientisme en suivant ce lien : Miguel Amorós, Notes sur le Manifeste contre le travail du groupe allemand Krisis, 2003.


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