Voilà un terme dont l’usage a connu, et connaît encore, de surprenantes fluctuations et modes interprétatifs. Issu du vieux latin radicalis, le sens premier en est pourtant tout à fait limpide puisqu’il veut simplement désigner ce qui se tient à la racine des choses et donc participe directement de leur perpétuation.
Pendant assez longtemps, l’usage en fut détourné abusivement par des partis politiques dont, pourtant, la spécificité était de se tenir éloignés de toutes pratiques radicales autres que verbales, de représenter plutôt le ventre mou d’une république tout à fait bourgeoise en ses mœurs et préférant s’en tenir à ses apparences.
Plus récemment, l’idée de vouloir aller regarder ce qui pouvait bien être à la racine des malheurs multiples s’abattant sur notre néo-société semble par contre être devenue tout à fait intolérable aux gens en place, à ceux qui prétendent en mener la barque. La pensée associée à la radicalité leur est devenue insupportable et ses porteurs désignés très généralement comme l’expression même du mauvais citoyen, voir en langage policier de quelqu’un se situant à la limite même du terrorisme.
Ne pas vouloir se conformer à ce qui est et se veut immuable en son ordre particulier, voilà qui est certainement très coupable du point de vue de ceux qui trouvent leur assise en cet ordre et qui pour cette raison souhaitent le perpétuer.
Il est difficile de ne pas remarquer pourtant que l’une des caractéristiques de cet ordre là, c’est de ne jamais vouloir évoquer les causalités profondes des multiples maux qui nous accablent. Ainsi, l’eau des océans, des rivières et même désormais des nappes phréatiques est empoisonnée et provoque par conséquence de nombreuses maladies et la disparition de toujours plus d’espèces animales ; l’air que nous respirons véhicule moultes pollutions responsables directement de dizaine de milliers de morts rien qu’en Europe ; la nourriture industrielle détruit la santé de millions de personnes tout en ruinant les territoires pendant que dans d’autres régions du monde des millions d’autres meurent littéralement de faim ; l’abêtissement culturel croit en des proportions difficilement imaginables, le consumérisme téléguidé demeurant comme seul exutoire ; la quasi totalité des nouvelles technologies dépend de l’extraction massive de métaux rares, extraction qui a des effets désastreux aux niveaux écologiques et humains ; parallèlement le champ des libertés se restreint un peu partout de manière drastique ; la barbarie répressive redevient une sorte de norme. La recherche systématique du profit et de la rentabilité entraîne la disparition progressive de tous les services publics, condamnant par là-même les plus démunis à une détresse toujours plus grande.
Mais jamais, au grand jamais, il ne faudrait distinguer en ces phénomènes, rendant la vie toujours plus précaire, une causalité centrale résidant en la forme organisationnelle de ce type de société, dans l’idéologie délirante et structurellement mortifère du capitalisme.
Toutefois, la pression des mécontentements s’accentuant, se manifestant de manière rémanente un peu partout sur la planète puisque la simple perspective d’une vie bonne devient de plus en plus improbable pour le plus grand nombre, l’ordre dominant a bien compris qu’il fallait y trouver quelques dérivatifs, enfumer cette maudite radicalité par la grâce d’autres voies moins dangereuses pour sa continuité. Encourager certaines formes de complotisme par l’intermédiaire des médias de service ou par celles de politiciens complaisants alimentant des imaginaires appauvris, voilà qui s’avère plutôt efficace pour détourner l’attention des responsabilités tout à fait accablantes de son système.
D’autant que cette tactique ne peut avoir pour effet que de diviser toujours plus les dominés en les rendant ainsi plus aisément manipulables : l’ennemi, et on vous le fait bien comprendre, c’est juste l’autre, cet autre qui s’obstine dans sa différence et qui prétend même s’affirmer à travers cette différence, cet autre qui finalement et en cela nous ressemble étrangement.
Autre avantage pour la domination de cette paranoïa sociale organisée, de cette cohue des ressentiments sans issue, c’est que la pensée critique radicale, celle qui tente de distinguer les racines effectives du malheur contemporain, s’en trouve noyée dans la masse, est plus difficilement audible.
En quoi il faut bien reconnaître au capitalisme une indéniable forme de radicalité dans son jusqu’au-boutisme, dans la pulsion de mort en laquelle il nous entraîne.
Rebond :

[…] « RADICALITÉ » – Abécédaire de l’Écologie Sociale […]