« COHÉRENCE » – Abécédaire de l’Écologie Sociale

Aux vues de l’extraordinaire confusion de l’époque et pour ne pas en participer, jamais n’a été aussi grande la nécessité d’une recherche permanente de cohérence dans nos discours, nos pratiques et nos manières de vivre.

N’existe évidemment pas d’absolu en ce domaine et cette recherche demeure toujours comme en suspension, comme une interrogation qui doit nous accompagner à tout moment. Vouloir s’inscrire dans cette recherche, c’est accepter de se confronter à l’incertitude et à notre propre ignorance. Cette recherche de cohérence est à l’opposé de la réification idéologique qui voudrait pouvoir se déplacer dans un champ de certitude quitte à devenir aveugle à toute réalité contradictoire.

Clausewitz, dans son « De la guerre » (et nous sommes actuellement bien en guerre pour de multiples raisons) formula ainsi ce positionnement :

La guerre est le domaine de l’incertitude ; les trois quarts des éléments sur lesquels se fonde l’action restent dans les brumes d’une incertitude plus ou moins grande. Plus qu’en n’importe quel domaine, il faut qu’une intelligence subtile et pénétrante sache y discerner et apprécier d’instinct la vérité. En raison de cette incertitude de toutes les informations, de toute base solide, et de ces interventions constantes du hasard, la personne agissante se trouve sans cesse placée devant des réalités différentes de celles auxquelles elle s’attendait. (…) Notre connaissance des réalités s’est accrue, mais notre incertitude, au lieu de diminuer, a au contraire augmenté. Cela vient de ce que toutes ces expériences ne s’acquièrent pas d’un coup, mais graduellement, car nos décisions se trouvent sans cesse aux prises avec elles et notre esprit doit toujours rester sous les armes, si l’on ose ainsi s’exprimer. Or, pour traverser sans dommage ces conflits incessants avec l’imprévu, deux qualités sont indispensables : d’abord, un esprit qui même au sein de cette obscurité accrue ne perd pas toute trace de la clarté interne nécessaire pour le conduire vers la vérité ; ensuite le courage de suivre cette faible lueur.

Il n’existe donc pas de recette toute faite ; seul peut nous guider un goût se renouvelant sans cesse pour la vérité, pour ce que l’expérience alliée au sensible nous permet de discerner comme étant le vrai. Et cela n’a rien d’évident dans un temps où tout semble vouloir nous réduire à la condition de rouage du dispositif techno-économique, où l’individu est constamment amener à se cloisonner en un malheureux individualisme l’enfermant derrière ses œillères et cherchant désespérément ce à quoi il pourrait se raccrocher, quitte à ignorer tout le reste.

Le problème avec la recherche de cohérence, c’est le niveau auquel on souhaite la placer, comment elle se situe, par rapport à quoi elle cherche à se déterminer. En restreignant son univers et son horizon, il est certes plus facile d’en établir une forme ou un modèle apparent. Toutefois cette forme se heurtera rapidement à d’autres formes de cohérence avec lesquelles elle s’avérera incompatible et il deviendra alors très difficile de la maintenir sauf à s’enfermer dans l’isolement et la séparation ou à rentrer en guerre avec toutes ces autres formes. La solution consiste alors à repousser les limites de cette forme jusqu’à ce qu’elle puisse recommencer à faire sens mais sans pour autant perdre du regard cette lueur qui doit nous guider. On s’aperçoit alors que d’en repousser les limites est dans la nature même de cette recherche, que la cohérence doit toujours tenter de se pousser un peu plus loin pour se maintenir justement.

Cette démarche est très certainement ressentie comme déstabilisante et inconfortable par beaucoup qui craignent de se perdre en ce mouvement parce qu’il faut alors lâcher sur cette route quelques croyances et certitudes qui nous servaient précédemment de repères. Mais de fait, il n’existe pas de recherche de cohérence qui n’aspire finalement à se saisir à un niveau sensible de la globalité du monde qui nous entoure en sa dimension humaine et en son environnement naturel.

Ce choix peut paraître compliqué si l’on n’évoque ce qui le conditionne, à savoir la présence, l’être là au monde et implicitement le refus de tout ce qui travaille à notre absence, à notre éloignement.

Or dans la néo-société asservie aux catégories et aux dogmes du capitalisme, les dispositifs participant et alimentant cet éloignement ne manquent pas et nous conduisent de multiples façons à une sorte d’indisponibilité permanente aux autres et au monde vivant. On reconnaîtra en ces dispositifs tout ce qui tend à nous rendre à la fois complices et victimes de l’incohérence profonde de ce type de société, à nous éloigner de nous mêmes et à nous maintenir dans la confusion.


REBONDS

De son côté, Murray Bookchin traitait implicitement de la « cohérence » à travers ses réflexions sur la nécessité, d’une vision philosophique, politique et écologique intégrée. Dans The Ecology of Freedom (1982) et Social Anarchism or Lifestyle Anarchism (1995), il insiste sur la nécessité d’une cohérence théorique et pratique dans les mouvements sociaux et politiques. Il critique les approches fragmentaires et défend une vision holistique de la lutte écologique et sociale.

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