S’il y a basculement en l’époque présente, celui-ci ne se produit pas là où ceux qui espéraient en un changement radical de type de société l’envisageaient mais plutôt aux dépens de toute une partie de ceux qui misaient sur sa continuité en croyant y trouver quelque bénéfice ; c’est là toute l’ironie de l’histoire. Car c’en est fini du capitalisme de la séduction, de cette période où le système au cours de sa montée en puissance et de sa mondialisation trouva bon de rechercher l’assentiment, au moins partiel, des populations où se trouvaient ses principales bases de développement.
Ainsi en ces contrées, en apparence privilégiées, furent instaurés Sécurité sociale, système de Retraite, ouverture à la consommation par le biais du crédit, mise en scène d’une pseudo-démocratie sous couvert de représentation électorale ainsi que l’instauration de quelques contre-pouvoirs donnant l’impression d’un certain équilibre sociétal. Certains parlèrent même pour expliciter cet état des choses de culture occidentale, de progrès, et même de civilisation. Toutes choses qui permirent l’émergence d’une classe-moyenne à qui ces différentes concessions du Capital donnèrent le sentiment de bénéficier d’un certain confort de vie et d’une certaine sécurité. C’est donc à cette classe moyenne que fut confié le rôle de représenter l’opinion publique dans son ensemble tout en occultant le fait que cette classe moyenne n’était nullement majoritaire et que la plus grande part de la population demeurait dans des conditions extrêmement précaires. Ce qui fut encore plus occulté, c’est que ce confort acquis en cette période par la classe moyenne des pays dits avancés se fit aux dépens de l’ensemble des pays et des populations de que l’on nommait alors le Tiers-monde. Pays et populations que le bras armé du capitalisme mis en coupe réglée, sans aucune limite et sans aucun scrupule et en les acculant à la ruine. Ce n’est pas ici le lieu de faire l’historique assez monstrueux du colonialisme puis du néo-colonialisme et des moyens tout à fait mafieux qui ont été alors mis en œuvre pour procéder à ce pillage, mais la classe-moyenne auto-satisfaite ferait pourtant bien d’y regarder pour voir à quel prix se sont acquis son confort et sa sécurité à l’échelle du monde. Cela lui permettrait peut-être, et malgré ses épaisses œillères, de mieux comprendre ce nouveau basculement qui est en cours et dont elle est désormais la cible.
Car le capitalisme, par son contrôle quasi absolu des circuits financiers, des technologies civiles et militaires – surveillance et répression – et des différents types de médias ne voit pas pourquoi il devrait continuer à s’embarrasser et à engraisser ces sous-fifres du capital qui ne lui servent désormais plus à rien. La poursuite de sa valorisation et de la continuité de ses profits en son univers cannibale, passe donc maintenant par l’épuration d’une grande part de cette classe moyenne, condamnée, à plus ou moins court terme, à rejoindre la cohorte innombrable des pauvres et des délaissés qu’elle avait jusqu’ici toujours préféré ignorer et souvent même mépriser.
Malgré l’évidente avancée et accélération de ce processus, une notable partie de cette classe moyenne préfère pourtant continuer à s’accrocher aux basques de ses maîtres, espérant probablement que sa servilité lui permettra d’être épargnée encore quelque temps. C’est que cette catégorie sociale particulière a toujours préféré l’illusion – celle par exemple de son importance particulière – à une quelconque conscience d’une réalité commune à notre humanité. Elle sait aussi qu’elle ne peut guère compter sur la solidarité de la grande masse de ceux qu’elle a toujours considéré comme quantité négligeable et dont elle ne se souciait guère.
En son affolement croissant et son aveuglement historique, une autre part de cette catégorie sociale croit donc pouvoir se sauver en s’alignant sur les tendances les plus réactionnaires de la structure sociale, en espérant son salut de l’on ne sait quel ordre fantasmé qui ne pourra dans les faits qu’accentuer le chaos et accélérer sa chute.
De cet état des choses, il nous faut bien constater que le basculement que, pour notre part, nous appelons de nos vœux et par nos engagements, à savoir le renversement complet de la domination capitaliste et de l’ensemble de ses catégories et l’instauration d’une société de type communaliste, devra prendre place selon toutes probabilités dans un environnement plus ou moins chaotique.
Aussi devons nous d’ores et déjà envisager nos orientations stratégiques dans cette optique.
Rebonds :
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