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Miguel Amorós
L’anarchisme aujourd’hui
La pensée libertaire et la participation populaire au XXIe siècle
« Il n’y a pas d’anarchisme plus authentique
que celui capable de diriger vers lui
le plus implacable des regards critiques. »
Tomás Ibáñez
Aujourd’hui, avec un appareil d’État hyper-développé, notamment sur le plan militaire, inféodé à un marché omniprésent, et en l’absence de forces sociales pour le contester, le mot « révolution » a disparu du vocabulaire des opprimés et des exploités. Nulle part on ne voit une convergence massive d’insatisfactions de toutes sortes qui rend inévitables les grands bouleversements sociaux. Personne ne sent l’approche des grands changements, et rares sont ceux qui les souhaitent. Au contraire, la plupart les craignent. Dans ces conditions, le rejet du principe d’autorité – fondamental pour les libertaires – se heurte au mur infranchissable de la résignation et de la peur, fléaux idéaux pour un développement infini de l’État. La pensée anti-autoritaire, incapable de converger avec une quelconque révolte digne de ce nom, s’enferme dans la propagande, tandis que l’action, rare et déconnectée d’une réflexion réellement subversive, n’a pas « l’audace de l’idée » (comme dirait Kropotkine) et, après les premiers moments d’euphorie existentielle, suivra des chemins qui la contrediront jusqu’à ce qu’elle s’évanouisse.
D’un côté, la longue paralysie du mouvement ouvrier a réduit au minimum les organisations anarcho-syndicalistes, axe autour duquel tournait le mouvement libertaire. L’institutionnalisation bureaucratique des négociations syndicales a rendu très difficile l’action directe de travailleurs de moins en moins combatifs. D’un autre côté, la désintégration des idées de la modernité – universalité, raison, progrès – a précipité l’anarchisme d’aujourd’hui – celui qui vient de l’occupation des places, de la musique punk et de l’altermondialisme de la jeunesse – dans le présentisme, l’intersectionnalité, l’identitarisme et l’oubli. Pour couronner le tout, la présence majoritaire à la surface des conflits de membres des classes moyennes salariées, dont il est notoire qu’elles s’identifient à l’État, aux méthodes autoritaires et aux lois bourgeoises, a entraîné tout mouvement de contestation dans la fluidité relativiste, la confusion et le possibilisme*. Une fois le prolétariat radical évaporé et la mentalité mésocratique consolidée, au lieu d’ébranler la suprématie de l’État et le respect des gouvernements, la protestation sociale tend à s’autolimiter dans ses revendications et à se confiner au local, sans remettre en cause de facto la légitimité des institutions, ni questionner sérieusement le jeu politique de la domination. Sous prétexte d’obtenir des résultats immédiats ou de répudier la violence, l’engagement est évité, la cause révolutionnaire est ralentie et déplacée vers un horizon lointain inatteignable.
De nombreux changements régressifs ont eu lieu dans la société sous le régime capitaliste, et pas seulement dans le mouvement syndical : la division du travail, la sociabilité populaire, le lien générationnel, la propagation des psychopathologies, la bureaucratisation, etc. Le système dominant s’est sophistiqué et renforcé à mesure que, grâce aux technologies de l’information et à l’endettement, son pouvoir s’est accru et sa portée s’est élargie. En conséquence, le schéma bipolaire bourgeoisie/prolétariat n’explique plus rien, car il est depuis longtemps hors de la réalité. La révolution résultant d’un tel affrontement de classes est désormais impossible. Il n’existe pas non plus de projet révolutionnaire crédible fondé sur cette prétendue rivalité. La généralisation du salariat, des services publics, l’atomisation, la consommation, la surveillance numérique et, répétons-le, l’influence politico-idéologique des classes moyennes sont autant de facteurs qui ont modifié substantiellement la nature des classes et leurs rapports de force, tout en aiguisant les antagonismes et en désarmant les consciences. Les mécanismes de domestication et de soumission sont de plus en plus efficaces et les moyens de contrôle social de l’État de plus en plus puissants. Le poids écrasant du présent, source principale du conformisme, et le mépris de la mémoire qui en découle, ont dilué la confiance dans l’avenir, puis dans l’utopie, où reposaient les espoirs de transformation révolutionnaire.
La question sociale, qui dans la société des classes en confrontation se reflétait de manière unifiée dans l’objectif de l’émancipation prolétarienne, aujourd’hui, sans sujet historique pour la porter, sans communauté ouvrière pour l’incarner, sans projet de société pour la mettre en avant, est dispersée dans une pluralité d’enjeux hétérogènes et séparés les uns des autres, chacun circonscrit dans ses propres « mouvements sociaux » : féministe, gay, écologiste, antimilitariste, squatteur, anti-développement, pro-logement, végan, etc. Là où il y avait une classe, il y a maintenant différents collectifs interclasses, chacun avec ses objectifs spécifiques et sa dynamique particulière, incapable de se constituer en un sujet universel, puisque chacun d’entre eux ne pourra jamais fusionner ensemble toutes leurs particularités, y compris la sienne, en une seule. Ils ne prétendent d’ailleurs pas même essayer. Ce qui les caractérise tous, c’est la timidité dans l’action et l’ambiguïté de leurs objectifs, ce qui correspond bien à la volonté isolationniste, à l’activisme virtuel et au refuge dans le présent. Dans ce contexte, les gestes sans conséquences, les tactiques réformistes et la tendance à s’accommoder des institutions prennent le dessus sur les alternatives réelles de changement et le désir d’auto-organisation pour les réaliser. Là où les références manquent et où les mesures légalistes prévalent, là où l’action se confond avec le spectacle et où le débat reste prisonnier des réseaux sociaux, la participation authentique est réduite à néant : dans un tel scénario, la démocratie directe n’est pas viable. Et sans elle, il n’y a pas de révolution.
Nombre d’auteurs proches sont très valables – par exemple Murray Bookchin, James Scott, David Graeber, Jacques Ellul, Lewis Mumford, Günther Anders, Raoul Vaneigem –, mais il n’y a pas de raisonnement spéculatif, économique ou scientifique, qui explique de manière convaincante le moment présent dans son intégralité, et encore moins qui offre une base théorique complète avec laquelle s’orienter dans la praxis. L’époque actuelle n’est pas propice à la libre discussion collective, ni même à la discussion tout court. L’ordre établi maintient les masses occupées à d’autres choses. La pensée des masses reste donc en sommeil. Piètre compensation, les idéologies progressistes et les orthodoxies passées, qu’elles soient ou non de tendance ouvriériste, le sont aussi, puisqu’elles sont dépassées, hors jeu, tout comme le concept de prolétariat du XIXe siècle. Au lieu de cela, malheureusement, l’époque se prête très bien à des formules salvatrices telles que la décroissance, la fuite à la campagne, l’« assaut » contre les institutions, le nouveau pacte vert ou l’économie circulaire. Elle est également propice aux fondamentalismes rédempteurs, aux patriotismes de clocher et aux catastrophismes apocalyptiques souvent utilisés par la domination. C’est pourquoi la pensée libertaire contemporaine, si elle veut être utile, doit d’abord lutter contre tous les discours irrationnels, s’abstenir d’inventer un nouveau credo post-moderne et encore moins de créer une organisation polymorphe pour le diffuser. Elle doit démêler les mensonges de l’économie et redresser les torts de l’histoire. Elle doit démasquer les prêches démagogiques du pouvoir. Elle doit démasquer les illusions de l’idéologie et démontrer l’inutilité pernicieuse de l’État. Avec ces objectifs en tête, elle doit partir de l’existant de manière critique et y pénétrer, en promouvant, de manière générale, les évolutions rupturistes qui conduisent à une société sans maîtres : le processus de désindustrialisation, de démarchandisation, de désurbanisation, de démilitarisation, de décentralisation et de désétatisation.
Certes, les partisans du libre accord, de l’autogestion, de l’équilibre avec la nature et de formes de vie collectives ou communautaires sont loin d’opposer aux forces de domination une force d’une ampleur supérieure. Mais il est vrai aussi que de petites batailles sont menées dans les domaines les plus divers, qui doivent nécessairement converger les unes vers les autres parce qu’elles trouvent leur origine dans les contradictions du système lui-même : dans les domaines des loyers, des expulsions, de l’emploi, des retraites, du patriarcat, de la sexualité, de l’alimentation, des soins médicaux, de l’immigration, des prisons, des infrastructures industrielles et routières, des médias, de la défense du territoire, et ainsi de suite. Lorsque les luttes atteindront un certain niveau, quand elles déborderont l’ordre public, une énergie suffisante sera libérée pour accroître la capacité populaire d’auto-organisation, de solidarité et d’unité, créant les conditions pour l’émergence de structures communautaires – horizontales, basées sur des assemblées et fédératives – la formation d’institutions autonomes, en dehors de l’État, qui pourront résister aux manœuvres des partis et aux manipulations extérieures.
Un climat de guerre civile favorise l’éveil des initiatives populaires et le développement intellectuel et moral des opprimés. La destruction, comme dirait Bakounine, devient une force créatrice. Mais dans un contexte de pouvoir quasi absolu de la classe dominante, l’action constructive provoque plus de fissures dans l’immobilisme imposé par sa domination que l’action destructive, beaucoup moins praticable. Néanmoins, la négation suit de près l’affirmation. Plutôt que des tactiques de l’intérieur, violentes ou pacifiques, il s’agit de stratégies de ségrégation et de démolition. Si l’égalité de participation doit être recherchée dans la pratique, plutôt que du pragmatisme sous l’égide d’un chef, c’est une question de débat et de rotation des tâches. Plus que d’organisation, il s’agit de tissu social, d’espaces de vie où les relations sociales à tous les niveaux peuvent être repensées ; ou plutôt d’une contre-société rebelle, avec ses propres habitudes coopératives et défensives en marge de l’establishment. Et qui dit contre-société dit contre-culture, dans la conception et le développement de laquelle l’esprit libertaire – à condition qu’il se débarrasse du lest des modalités idéologiques ratées et des clichés à la mode – a beaucoup à apporter.
* En espagnol, posibilismo : orientation politique qui s’oppose au radicalisme, au fondamentalisme ou à l’extrémisme en optant pour la négociation et le compromis avec les opposants politiques. Possibilisme : philosophie du possible qui consiste à ouvrir un millier de voies sans aller au bout d’aucune.
Miguel Amorós,
publié sur le site Kaos en la red,
le 9 février 2025.
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