Détournement de l’esprit du communalisme
La proposition électorale de l’organisation Pour une écologie populaire et sociale (PEPS) intitulée « Proposition communaliste élections municipales 2026 » appelle certaines critiques. Si bon nombre des propositions avancées peuvent se rapprocher en apparence des enjeux communalistes, d’autres , en revanche, nous apparaissent très discutables, voire trompeuses. La partie Introduction (pages 4 et 5) ainsi que la question « qu’est-ce que le communalisme ? (page 6) attireront particulièrement notre attention puisque c’est là que sont déterminées, en grande partie, les perspectives et les stratégies de lutte …. et, implicitement, en filigrane, les potentielles retombées démobilisantes.
En lisant ce document de 65 pages bien fignolé, il est impensable de croire que les auteurs ignorent des aspects déterminants de « la politique de l’écologie sociale » du municipalisme libertaire (du communalisme) élaboré par le militant et théoricien Murray Bookchin. La qualité et la précision du vocabulaire ainsi que l’habile description faite par le PEPS montrent une grande maîtrise des idées communalistes. Bref, ce n’est pas l’ignorance des mots et des concepts qui fait problème ici, mais bien le choix et la stratégie politiques prétendant s’inscrire dans une vision communaliste.
Cela dit, l’Atelier d’écologie sociale et communalisme ne prétend aucunement détenir le monopole de l’interprétation des idées et de la pensée du communalisme de Murray Bookchin. Au contraire, nous affirmons qu’elles doivent être débattues ouvertement de manière à les confronter aux réalités et aux enjeux mouvants de la vie politique et sociale. Nous sommes critiques de la pensée de Bookchin et nous tentons d’approfondir les zones d’incertitude et les questions controversées (oui il y en a) et ce dans le but de renforcer la cohérence du projet communaliste. Dans cet esprit, il nous semble que la rigueur et l’honnêteté s’imposent quant à l’utilisation des termes afin d’éviter de travestir, à des fins « partisanes », de programme politique ou autres stratagèmes opportunistes, la portée et l’esprit du projet communaliste.
En ce sens et à certains égards, nous croyons que des éléments de la proposition du PEPS sèment la confusion, particulièrement dans les milieux militants déjà sensibles aux nécessités de remplacer les institutions étatiques et interpellés par les enjeux politiques municipaux ou plus généralement sur le front des dynamiques locales. Il est hors de question de passer au crible les 65 pages de la proposition du PEPS et des nombreuses orientations et propositions progressistes qu’elle contient. Nous voulons pointer ce sur quoi la proposition du PEPS s’écarte de l’esprit du communalisme.
En quoi la proposition du PEPS s’écarte du communalisme, outil politique de l’écologie sociale ?
Dans un premier temps, PEPS confond, volontairement selon nous, le concept de municipalisme et celui de communalisme.
PEPS affirme dès le début : « notre projet politique est le communalisme » (Introduction p. 4). Puis, dans « qu’est-ce que le communalisme ? » (p. 7) il écrit : « Le communalisme, ou municipalisme est une théorie et une stratégie politique … ».
Nous comprenons que PEPS se positionne comme mouvement communaliste. Ce faisant, le PEPS prétend que le communalisme et le municipalisme seraient synonymes ou équivalents et donc que ces concepts seraient interchangeables selon les circonstances. Or, depuis des décennies, ce type de confusion est entretenu par la frange majoritaire et militante du « mouvement municipaliste » de par le monde, qui en biffant l’adjectif libertaire accolé à municipalisme, a ainsi effacé tout esprit anarchisant mais en a conservé le vocabulaire et les références.
À ce sujet, Murray Bookchin et divers auteurs sont très clairs, le communalisme c’est le pendant du municipalisme libertaire. « La notion de municipalisme libertaire a pourtant une histoire qui remonte aux révolutions américaine et française et à la Commune de Paris » (Bookchin, Une société à refaire, 1990). « Pourtant, l’anarchisme a toujours eu une tendance communaliste malgré ses traits individualistes et culturels. Le communalisme propose l’idéal des communes décentralisées, sans État et gérées collectivement ». (Janet Bielhl, Le municipalisme libertaire, la politique de l’écologie sociale, 1998). « Dans le domaine politique, Bookchin a échafaudé ce qu’il a appelé le municipalisme libertaire puis le communalisme comme le processus conduisant à la mise en place d’une confédération des communes » (Pierre Sauvêtre, Murray Bookchin ou l’objectif communocène, 2024). Enfin, dans la biographie intellectuelle de Murray Bookchin, Vincent Gerber rappelle que « Les sources du municipalisme libertaire se trouvent dans le modèle confédéral libertaire, le communisme [libertaire] et le modèle antique de la démocratie directe athénienne » (Vincent Gerber, Murray Bookchin et l’écologie sociale, 2013). Bref, le municipalisme sans son adjectif et sa pensée libertaires n’est pas le communalisme.
En « oubliant » la notion libertaire de l’équation et en ne donnant que peu ou pas d’importance à l’attachement et aux références de Bookchin avec le mouvement anarchiste et son histoire, il nous apparait que le PEPS n’assume pas la dimension anti-étatique du communalisme et se met en porte-à-faux avec certaines stratégies découlant de cet esprit même. Bien que la phraséologie utilisée chevauche celle du communalisme et qu’une citation de Bookchin y est bien en vue, PEPS reste accroché au sillon du mouvement municipaliste plutôt que de se positionner dans la tangente du communalisme. Le PEPS refuse-t-il d’assumer ses véritables orientations politiques ? La question mérite l’attention puisqu’une portion militante de divers mouvements sociaux, attirée par les propositions du PEPS, pense sincèrement pouvoir subvertir les institutions étatiques, comme le laisse entrevoir le PEPS, en s’appuyant principalement sur une démarche électorale. Dans ce contexte, les perspectives de mobilisation populaire, aussi séduisantes soient-elles pour des militantes et des militants sincères, ne sont pas dirigées prioritairement à construire un mouvement comme le propose le communalisme, mais bien à canaliser les énergies dans une stratégie électoraliste, décuplant le risque du désenchantement post électoral et de démobilisation anticipée. Ce sont les leçons que nous tirons de la dernière expérience d’envergure du mouvement municipaliste en Espagne.
En effet, les courants municipalistes ont vu leurs efforts culminés et être couronnés de succès en Espagne dans la foulée du M15 et de Podemos, en accédant au pouvoir dans de nombreuses villes, dont Barcelone et Madrid dans les années 2015-2022. Convaincus du bien fondé de ces propositions électoralistes au niveau municipal, les mouvements sociaux ayant appuyé pour la plupart, leurs candidats, comme Ada Colau à Barcelone, elle-même issue de la PAH (Plateforme des Affectés par l’Hypothèque) se sont retrouvés fort démobilisés et pratiquement décimés à peine ces derniers installés au pouvoir. Ce qui s’explique par deux phénomènes s’épaulant mutuellement. D’une part la croyance qu’une fois nos « amis » au pouvoir, ils resteront « nos amis » et par conséquent, nous pouvons baisser la garde. À cette démobilisation, s’en suit le découragement de se sentir trahis par l’impossibilité de changer concrètement quoi que ce soit de signifiant partant de ce pouvoir qui, se situant dans les instances étatiques et quels que soient les détours « progressistes » du départ, ne peuvent que finir par appliquer les règles du jeu capitaliste : celui de la valorisation de la valeur. Ce qui suppose, se débarrasser de tous les mouvements sociaux entravant cette dynamique obligée du Capital. L’une de ces mesures étant celle « d’inviter » les opposants à la cogestion de ces Institutions au moyen de la démocratie participative, le citoyennisme, le municipalisme et pourquoi pas, ce communalisme tronqué. De fait, le PEPS s’inscrit bien dans cette dynamique en prêtant le flanc à cette possible manœuvre de récupération étatique.
Le rôle de l’élection, là où le PEPS diffère profondément d’avec la stratégie de construction du communalisme ?
Mais bien au-delà de l’absence d’un mot (libertaire), c’est la démarche stratégique du communalisme qui nous occupe davantage. Dans ses réflexions Murray Bookchin et le réseau militant concerné ont toujours dit qu’un mouvement communalisme était à construire et non pas qu’il suffisait de le nommer pour exister comme l’exprime le PEPS lorsqu’il écrit : « Nous proposons donc le communalisme : un mouvement qui fait de la commune… ». Dans ce cas, Dire ce n’est pas Faire. Notre compagnon Floréal écrit : « Le communalisme, ou municipalisme libertaire ne peut se décréter d’office sans se nier à lui-même. En ce sens, il est bien une œuvre commune, une praxis auto-instituante du commun. » (Romero, Agir et ici et maintenant, p. 149, 2019). Pour l’Atelier d’écologie sociale et communalisme, il n’existe pas de mouvement communaliste actuellement, il est encore largement à construire. Voici ce qu’écrivait Janet Biehl en 1998 et qui est toujours d’actualité :
« un municipalisme libertaire doit grandir lentement et organiquement, et expliquer patiemment aux simples citoyens, les éduquant sans relâche, sans se laisser démobiliser par les inévitables échecs. Il doit constamment se rappeler que son but n’est pas de grossir l’élite du gouvernement local. Son but inébranlable doit être de recréer le champ politique qui offre le plus haut degré de démocratie directe. » (Janet Biehl, « Le municipalisme libertaire », Écosociété, 1998, p. 132)
Bookchin et Biehl sont clairs : « le municipalisme libertaire est un mouvement révolutionnaire, pas un mouvement réformiste, et son but n’est pas de réformer le système en place, mais bien de le remplacer par un système libérateur » (Janet Biehl, p. 126) … « le mouvement municipaliste libertaire n’existe pas à l’heure actuelle même si on parle beaucoup ces jours-ci de démocratie locale dans différents milieux » (Ibid., p. 238). Ces observations sont contenues dans l’approche historique développée par Bookchin à savoir que la formation d’un véritable mouvement communaliste se construit sur le temps long et essentiellement comme contre-pouvoir à l’État-nation.
Bref, les assemblées populaires formant la base d’un mouvement communaliste doivent être créées en dehors des institutions étatiques et constituer un pouvoir parallèle à celles-ci. « Le municipalisme libertaire (communalisme) est un processus et c’est un mouvement qui tente de développer ce processus, de l’élargir, de gagner l’esprit des gens, même avant que ses institutions ne soient établies » (Janet Biehl, p. 252). C’est à notre avis le défi majeur à relever. C’est un chemin difficile à emprunter, voire très difficile et qui peut rebuter, pour développer une panoplie de moyens dans une stratégie de contre-pouvoirs. Cependant, le communalisme n’ignore pas les interactions inévitables durant les périodes électorales municipales, il faut « sans conteste, participez aux campagnes électorales » … « Mais aussi paradoxal que cela puisse sembler, en ces temps réactionnaires, le succès électoral n’est pas quelque chose sur lequel un mouvement municipaliste libertaire doive se concentrer » … « Trop souvent, des mouvements radicaux ont remporté le succès électoral avant que leurs idées ne soient implantées dans la conscience populaire – aux dépens de leurs principes de bases. » (Biehl p. 131). Cela est écrit près de 20 ans avant l’expérience municipaliste espagnole qu’ont vécu les militants sociaux radicaux.
Dans ce sens, l’initiative du PEPS, en mettant l’accent sur une stratégie électorale, est en nette rupture d’avec la stratégie et processus organisationnels du communalisme. Nous déplorons qu’en employant largement le vocabulaire du communalisme et en citant Murray Bookchin à l’appui de sa « Proposition communaliste, Élections municipales 2026 », le PEPS introduit volontairement la confusion. S’inspirer du communalisme est une chose, mais prétendre que son projet municipaliste est synonyme de l’esprit du communaliste est à tout le moins ici un abus de langage.
Une question controversée
Les communalistes doivent-ils participer aux élections municipales ? Bookchin affirmait à l’époque que oui, mais que c’était le seul niveau acceptable. En passant, le PEPS propose plutôt de s’investir partout : « Chaque élection doit être considérée comme une étape pour construire l’écologie de rupture par la réflexion et l’élaboration de programmes alternatifs adaptés à chaque échéance électorale, des municipales aux présidentielles en passant par les régionales ainsi que les législatives (cf. NFP 2024). » (Manifeste pour les élections territoriales 2021 Préambule).
Avouons que pour nous la participation à l’élection municipale est une question controversée. Elle l’est depuis qu’elle a été formulée par Bookchin. La ligne est mince entre une implication électorale municipale qui se trouverait à renforcer les institutions étatiques et une participation ne laissant aucun doute sur l’objectif de renforcement d’un contre-pouvoir antiétatique. Voilà un enjeu de débat.
Cela dit, l’élection municipale est pour le communalisme une « occasion supplémentaire » qu’il ne faut pas laisser passer, mais elle doit s’inscrire dans la stratégie de construction du mouvement communaliste en tant que moment d’effervescence sur les enjeux locaux. Peut-elle aller jusqu’à la présence de candidats selon des circonstances et des modalités précises ? Une telle « retenue » n’est pas anodine et est une différence majeure face à la certitude du PEPS qui croit que « Chaque élection doit être considérée comme une étape pour construire l’écologie de rupture », faisant de l’élection, non seulement celle municipale, mais à tous les niveaux, le centre et la stratégie privilégiée de l’activité politique.
Tout ce bourdonnement et cette attention donnés au processus électoral fondent la stratégie municipaliste du PEPS, et constituent une forme de renoncement pour le travail de construction nécessairement lent et long d’un mouvement communaliste révolutionnaire. Cette « lenteur » pose évidemment un paradoxe face aux urgences causées par le dérèglement climatique et la conscience que nous avons de l’effondrement en cours du vivant. Mais là est une autre question, qui disons-le clairement, ne peut pas être résolue par une stratégie misant essentiellement sur la prise du pouvoir des institutions locales.
En quoi la proposition « communaliste » du PEPS propage-t-elle deux illusions dont il serait pertinent de débattre ?
Nous avons mentionné la désolante expérience espagnole d’un mouvement municipaliste au pouvoir qui s’est effondré, laissant les mouvements sociaux et le militantisme radical qui s’y étaient engouffrés dans un état de confusion et démobilisation politiques accrues. Nous tirons des leçons et voulons éviter de reproduire un tel gâchis auprès des milieux militants locaux et des alternatives concernées, tentés par l’investissement électoral sans une assise de contre-pouvoir enracinée. « Pour le communalisme, tout commence avec le local. Il s’agit là de maintenir et d’assurer une appartenance à une terre, à un espace vivant, à un sol, à une communauté, traditionnelle ou non, mais en tout cas inclusive » (Romero, Agir ici et maintenant, p. 158). Nous faisons nôtre ce besoin d’enracinement qui « peut-être est le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine » comme le pensait Simone Weil.
Construire un mouvement communaliste enraciné est la principale priorité, la participation électorale n’est qu’un « outil » complémentaire. Faire de l’enjeu électoral un objectif et un projet prioritaire, comme le propose le PEPS, tend à perpétuer deux illusions en une :
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La première est qu’un contre-pouvoir antiétatique enraciné sur le territoire local ne serait pas vraiment essentiel, mais plutôt une contribution appréciable à la lutte électorale;
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La seconde est qu’un changement radical peut se faire à travers les institutions étatiques plutôt que par son remplacement.
Voilà bien deux enjeux que les militantes et les militants déçus ou désillusionnés par les pouvoirs étatiques devraient débattre avant de s’engager dans une campagne électorale municipale.
Juillet 2025 – Travail d’analyse du programme de PEPS réalisé par Marcel Sévigny pour l’Atelier ESC.
Rebonds :

[…] Dans le même mouvement, et ce depuis sa création, PEPS (Pour une écologie populaire et sociale), se présentent ouvertement sous l’étiquette communaliste et publient de longs dossiers en ce sens. (Voir la proposition de PEPS et les remarques critiques publiées sur notre site : Perspectives du PEPS élections municipales 2026). […]