Contre la récupération des partis politiques – ou « partis politiques de fait » – (LFi, PEPS et consorts)
Introduction
À l’approche des élections municipales de 2026, un phénomène étrange traverse le champ politique français : le mot « communalisme » circule désormais largement hors des cercles qui l’ont construit. Certaines formations, à l’instar de La France insoumise qui met en avant une stratégie municipale ambitieuse et revendique aujourd’hui un horizon « communaliste » pour ses listes locales (Arguments programmatiques pour un communalisme insoumis) – posture analysée et critiquée par la presse « indépendante ». (Mediapart : Municipales de 2026 : la mue « communaliste » paradoxale de LFI).
Dans le même mouvement, et ce depuis sa création, PEPS (Pour une écologie populaire et sociale), se présentent ouvertement sous l’étiquette communaliste et publient de longs dossiers en ce sens. (Voir la proposition de PEPS et les remarques critiques publiées sur notre site : Perspectives du PEPS élections municipales 2026).
Cette récupération n’est pas anodine : peindre des pratiques électoralistes d’un vernis « communaliste » permet d’attirer des militantes et militants jeunes et critiques tout en conservant des logiques d’appareil. Mais peut-on sérieusement concilier le projet communaliste – qui vise à bâtir une démocratie directe à partir d’assemblées populaires locales, fédérées et confédérées – avec la logique des partis politiques, dont l’essence même est de concentrer pouvoir et notoriété pour conquérir des sièges institutionnels ?
Écologie sociale et communalisme : une relation indissociable
Il est essentiel de rappeler que le communalisme tel que conçu par Murray Bookchin ne peut se comprendre et se pratiquer sans les fondements théoriques et éthiques de l’écologie sociale. Cette dernière n’est pas un simple cadre intellectuel : elle constitue la matrice sur laquelle se fonde tout projet communaliste sérieux, orienté vers la non-hiérarchie, la lutte contre toutes les formes de domination, la démocratie directe, la préfiguration sociale, l’économie morale et communale, la décentralisation et l’autonomie des communautés.
En d’autres termes, écologie sociale et communalisme sont intrinsèquement liés et interdépendants. Les pratiques ou revendications qui prétendent au « communalisme » tout en ignorant, contournant ou minimisant les principes de l’écologie sociale ne sont pas simplement des erreurs tactiques : elles relèvent de la récupération opportuniste. Ces faux-communalistes, qu’ils se présentent sous l’étiquette de LFi, PEPS ou autres formations politiques, agissent en véritables usurpateurs : ils utilisent le vocabulaire, le prestige intellectuel et l’imaginaire révolutionnaire du communalisme pour masquer des logiques électoralistes et centralisatrices.
Autrement dit, un communalisme dépourvu d’écologie sociale n’est pas un projet politique sérieux, mais un vernis, une illusion. Ceux qui le pratiquent dans ces conditions ne se distinguent guère des politiciennes et politiciens professionnels : des personnes dont les valeurs sont guidées par l’opportunisme, le pouvoir et la notoriété plutôt que par la cohérence entre fins et moyens, cœur de toute démarche communaliste.
Définitions minimales
Un parti politique ou « parti politique de fait ».
Un appareil organisé qui concentre ressources, notoriété et pouvoir pour présenter des candidatures dans les institutions de l’État, y exercer une influence et reproduire sa structure.
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Un « parti politique de fait » désigne toute organisation qui, indépendamment du nom qu’elle se donne, agit comme un parti : elle présente des candidats, bénéficie du financement public lié aux élections, s’appuie sur des élus affiliés et centralise la stratégie électorale.
Le municipalisme libertaire / communalisme
Comme le rappelait Murray Bookchin, le municipalisme libertaire repose sur des assemblées populaires directement démocratiques qui se fédèrent et se confédèrent pour dépasser l’isolement local et rompre avec la logique hiérarchique et centralisée de l’État. (Voir Bookchin, Janet Biehl, Vincent Gerber et Floréal M. Romero pour la définition et les enjeux théoriques.)
Par l’absurde
1. Un parti (ou parti de fait) communaliste ?
Imaginer un parti communaliste, c’est suavement infliger la logique partisane à la logique de l’auto-gouvernement : hiérarchies, investitures, organigrammes. C’est l’oxymore par excellence — aussi plausible qu’une armée pacifiste.
Encadré (Bookchin) : « Les partis politiques, même lorsqu’ils se prétendent radicaux, tendent inévitablement à reproduire la logique étatique et centralisée. Ils déplacent le pouvoir du peuple vers des appareils spécialisés. » (Catégorie Communalisme de l’Atelier d’Écologie Sociale et Communalisme)
2. Des législatives communalistes ?
Présenter des candidats aux législatives pour « préparer » la Seconde Commune, c’est accepter et normaliser les longues chaînes de médiations représentatives. C’est s’habituer – sur le dos des assemblées locales – à la logique de la délégation et de la carrière politique.
Où pour le formuler de manière plus pamphlétaire : prétendre abolir le trône en prenant place sur son fauteuil est une élégante façon de célébrer l’illusion.
3. Un parti préfiguratif ?
Le parti produit mécaniquement des hiérarchies ; le communalisme veut les abolir. Vouloir préfigurer l’horizontalité par la verticalité est une tentative de paradoxalisation rhétorique qui échoue au niveau des pratiques concrètes.
L’argument récurrent du « combiné » : Rojava, Chiapas — lectures critiques
On oppose souvent au scepticisme des exemples internationaux : le Rojava et le Chiapas sont fréquemment cités comme des modèles hybrides mêlant institutions et communes. Ces exemples ne sont cependant pas des cartons-pâte :
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Chiapas / EZLN : les zapatistes ont construit l’autonomie principalement par des pratiques communautaires et des conseils locaux ; ils ont refusé la transformation en parti national et n’ont jamais fait de la conquête parlementaire leur horizon principal. Leur stratégie repose sur l’autonomie et la pratique quotidienne plutôt que sur l’appareil électoral. Et c’est clairement méconnaître le fonctionnement zapatiste que d’affirmer le contraire (voir annexe 1).
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Rojava / Kurdistan syrien : les institutions locales autoritaires qui existent dans certains territoires ne prennent sens que parce qu’elles sont encadrées par un dense réseau de communes et de conseils — et parce qu’elles se déploient dans un contexte de guerre et d’exception qui n’est pas transposable aux municipalités françaises. De plus, la décision de 2025 du PKK d’abandonner la lutte armée et d’annoncer sa dissolution illustre la nécessité, pour certains acteurs, de repenser et d’aligner structure et objectifs politiques (c’est-à-dire : cohérence fins / moyens : Comprendre l’autodissolution du PKK
LFi et PEPS : deux postures, deux formes de récupération (sourcées)
La France insoumise : LFi a publié une boîte à outils et une stratégie municipale visant à multiplier listes et alliances locales pour 2026, et s’est présentée publiquement sous un vocabulaire qui s’inspire du municipalisme. La presse critique cette « mue communaliste » comme paradoxale, soulignant la distance entre discours et pratiques d’appareil. (Arguments programmatiques pour un communalisme insoumis)
PEPS : organisation née d’un regroupement de courants écologistes et autogestionnaires, qui revendique aujourd’hui une approche communaliste et a publié des propositions détaillées pour les municipales. Ces textes sont analysés et critiqués par des militants et théoriciens de l’écologie sociale (notre site et d’autres observateurs en rendent compte). (Perspectives du PEPS élections municipales 2026)
Ces faits sont vérifiables : LFi a mis en avant une stratégie municipale dont le langage revendique une proximité avec le communaliste, et PEPS diffuse des propositions municipales détaillées, – deux réalités différentes, mais qui manifestent la tendance à « habiller » l’électoralisme d’un langage communaliste. ( Lire : Contre la perversion du communalisme)
Synthèse
- La transformation du vocabulaire communaliste en outil de marketing politique est une opération de récupération : le signifiant est conservé, la pratique souvent non.
- Là où des mouvements réellement communalistes modifient leurs formes pour réduire centralisme et hiérarchie, d’autres formations utilisent le vocabulaire pour légitimer une politique d’appareil.
- Le risque : détourner l’énergie militante vers des stratégies électorales qui reproduisent les logiques que le communalisme vise précisément à abolir.
Conclusion
LFi, PEPS – et d’autres qui se réclament ou se réclameront du « communalisme » – posent un défi politique qu’il faut nommer sans détour : l’incompatibilité entre les logiques d’appareil et le projet communaliste. Mais au-delà de la critique, nous voulons rappeler l’essentiel : le communalisme n’est pas un label à accoler, c’est un mouvement, un horizon à construire.
« Les partis politiques veulent toujours diriger le peuple. Nous voulons, nous, que le peuple n’ait plus besoin de directeurs. »
— Errico Malatesta, Entre paysans, 1897
« The organization we try to build is the kind of society our revolution will create. Either we will shed the past — in ourselves as well as in our groups — or there will simply be no future to win. » (« L’organisation que nous essayons de construire est le type de société que notre révolution créera. Soit nous nous débarrassons du passé – en nous-mêmes comme dans nos groupes – soit il n’y aura tout simplement pas d’avenir à conquérir. ») – Murray Bookchin, Listen, Marxist! (source : marxists.org )
Ces deux citations nous rappellent que la cohérence entre fins et moyens n’est pas un luxe théorique, mais la condition même de toute transformation. L’organisation que nous construisons aujourd’hui préfigure le monde de demain : si nous perpétuons les hiérarchies et la délégation, nous n’édifierons rien d’autre que leur reproduction.
À l’Atelier, nous restons convaincus qu’il est possible de refaire société autrement : par les assemblées populaires, la démocratie directe, la solidarité, la fédération et la confédération des communes. Et nous savons que beaucoup, dans les bases LFi, de PEPS ou d’autres mouvements comme L’Offensive,… – partagent ce désir de rompre avec l’ordre établi.
C’est à elles et eux que nous tendons la main : non pour diluer le communalisme dans l’électoralisme, mais pour partager une exigence commune – celle d’une société émancipée, profondément démocratique, écologique et solidaire. Non une réforme à la marge, mais une refonte radicale et totale : un projet réellement révolutionnaire.
Annexe :
1 . Schéma de principe du fonctionnement zapatiste :

Rebonds :
Comme vous l’avez compris, cet article vient compléter et enrichir les articles précédemment publiés sur cette thématique, à savoir :
