Il est assez évident que tout un ensemble de dénominations et de tentatives de régulation qui furent assez laborieusement instaurées au niveau international au cours de la seconde moitié du vingtième siècle sont désormais en pleine déliquescence. Que reste-t-il du droit international, des droits de l’homme, du respect de l’identité des peuples, de la protection des enfants, des femmes, des civils en général, de la notion même de justice ? Quasiment rien, au point que l’ombre d’un conflit généralisé plane à nouveau sur l’époque de manière de plus en plus menaçante et alors que ceux qui s’en prétendent les pompiers en sont les principaux pyromanes. Il est très difficile de traiter des causalités des conflits dans un monde où la véracité, l’évidence, sont considérées comme éléments négligeables par la plupart de ceux qui ont la parole et occupent les médias d’information. Et alors qu’à l’image de l’univers numérique tout est devenu sinistrement binaire, le bien et le mal, le noir et le blanc, le complice ou l’ennemi.
Ne resterait-il qu’à se taire devant tant d’indignité et d’hypocrisie ? C’est ce à quoi se refuse la franco-libanaise Dominique Eddé avec ce petit livre au titre inquiétant mais qui se confronte courageusement et sous un angle spécifiquement humain à ce qui est en train de se passer. Certains reprocheront sans doute à ce livre de ne pas s’exprimer à partir d’un savoir savant particulier mais de se cantonner pour l’essentiel dans le domaine du sensible. Bien que le champ de l’univers culturel de Dominique Eddé soit loin d’être négligeable – ses références en ce domaine sont nombreuses – elle assume pleinement ce choix privilégiant le sensible et l’empathie face à la froideur de la réal-politique et de ses sinistres porte-paroles. Avec tout ce que cela comporte comme incertitude et de doute face à la dictature des plus forts – ils ont les armes et le capital – qui est en train partout de se réinstaurer. Un cri d’alarme donc devant notre humanité se hâtant vers son autodestruction à force d’égoïsme et d’égocentrisme.
N’étant spécialiste de rien, sinon du vertige où procède la pensée, je ne peux apporter ici de pièces utiles à la compréhension géopolitique de la région. Peut-être puis-je, en revanche, faire entrer plus avant dans le champ de cette discipline un domaine qu’elle néglige : l’inconscient, la revanche clandestine du fantasme sur les lois de la réalité et les lieux de fabrique du mensonge.
Un phénomène inédit aux conséquences gravissimes pour la santé mentale de l’espèce humaine : l’accouplement de la conscience et de l’algorithme. Il est en train d’accoucher d’un rejeton qui n’est déjà plus que très partiellement surveillé par la conscience. Je veux dire que l’efficacité du calcul algorithmique accuse le caractère laborieux de la conscience, le « ridiculise » aux yeux des réal-politiciens de la rentabilité et de la finance. Dans ce contexte, le doute qui est par définition le scrupule de la pensée n’a plus lieu d’être. D’où l’apparition simultanée, à la surface du globe, d’un nombre inquiétant de personnages politiques affranchis d’une fonction vitale de la conscience : penser l’autre et le monde en même temps que soi. (…) L’intelligence artificielle – machine à calculer et à penser sans s’encombrer de l’être – est en train de déteindre sur un nombre impressionnant de gouvernants.
C’est ainsi que les gouvernants démocrates ont pu concilier d’un commun accord leurs ventes d’armes et leur discours sur les droits de l’homme. C’est ainsi que la politique sioniste a pu concilier, dès sa création, la tragique vérité de son peuple avec le tragique déni d’un autre. C’est ainsi que les peuples se sont déclinés en groupes, en communautés, en tribus, en ghettos, en corporations. C’est ainsi que l’on a clivé la pensée en autant de disciplines. C’est ainsi que l’évidence, qui est le premier pas de la vérité, a été tacitement abolie. Et que s’est renforcée, une décennie après l’autre, la normalisation de l’incohérence.

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