Depuis toujours, la cité fut terrain d’affrontement historique et stratégique entre dominants et ceux qui voulaient qu’elle soit espace de liberté et de rencontre, de dialogue et de démocratie directe.
Ainsi, il fallut malgré tout près de 150 ans à la domination marchande pour, par exemple, assassiner Paris ; réduire cette splendide place forte de la rencontre et du jeu historique en territoire de l’ennui et de la mesquinerie marchande. Et presque toutes les cités historiques ont été réduites au même sort, mondialement.
» Le développement du milieu urbain est l’éducation capitaliste de l’espace. Il représente le choix d’une certaine matérialisation du possible, à l’exclusion d’autres. Comme l’esthétique, dont il va suivre le mouvement de décomposition, il peut être considéré comme une branche assez négligée de la criminologie. Cependant, ce qui le caractérise au niveau de « l’urbanisme » par rapport à son niveau simplement architectural, c’est d’exiger un consentement de la population, une intégration individuelle dans le déclenchement de cette production bureaucratique du conditionnement. » — Attila Kotanyi, Raoul Vaneigem
« Actuellement, ce qu’ils nomment “ville” est seulement un “non-lieu” habité. «
« Le système capitaliste dans lequel nous vivons essaie de détruire les liens sociaux. (…) L’absence de lien est un objectif programmatique de la société qui se définit par son ordre économique. » — Oscar Negt
– La cité à travers l’histoire de Lewis Mumford
Notre univers technologique en expansion emmène notre existence quotidienne toujours plus loin de son noyau humain, pendant que l’extension de la cité disperse des constructions fragmentaires détachées du centre, laissant les individus plus dissociés sans doute et plus désespérément solitaires qu’ils ne le furent à aucune autre époque de l’histoire. La mobilité obligatoire laisse encore moins de chance à la coopération sociale que la stabilité obligatoire dans l’enceinte de la ville fortifiée.
Visant avant tout à l’efficacité et ne connaissant d’autres principes que ceux d’une certaine esthétique, ces urbanistes ignoraient tout des structures sociales de la cité; en cherchant à accroître la vitesse de circulation, ils ne se rendaient pas compte qu’ils compromettaient les possibilités de rencontre et la coopération sociale.
Et si l’un des buts essentiels de la cité est d’offrir des possibilités nouvelles au dialogue et à la solution des conflits, le progrès dans ce sens consisterait à élargir le cercle de ceux qui sont capables d’y participer, tant qu’à la fin chaque homme puisse avoir son mot à dire dans cette vaste conversation.
– Espace et politique de Henri Lefebvre
Il apparaît que l’espace est politique. L’espace n’est pas un objet scientifique détourné par l’idéologie ou par la politique ; il a toujours été politique et stratégique. S’il a un air neutre, indifférent par rapport au contenu, cet espace, c’est précisément parce qu’il est déjà occupé, aménagé, déjà objet de stratégies anciennes, dont il ne retrouve pas toujours les traces.
– City of quartz de Mike Davis
Les géographies mentales trahissent les préjugés de classe. (…)
Dans la topographie consciente des yuppies, entièrement dessinée par leurs habitudes de consommation, les paysages ont tendance à rétrécir de façon exponentielle dès que l’on quitte le territoire du luxe.
Dans une société de plus en plus réactionnaire et barricadée, où la solidarité est strictement rationnée par le déficit budgétaire et la révolte fiscale des classes moyennes (..), comment s’étonner que les jeunes des quartiers pauvres nourrissent leurs propres fantasmes de pouvoir les armes à la main ?
Les signes d’un désastre imminent sont omniprésents, et toute une génération est entraînée vers une impossible apocalypse.
– Villes sous contrôle — La militarisation de l’espace urbain — de Stephen Graham
Checkpoints, drones, GPS, passeports biométriques, insectes cyborgs, puces RFID, détecteurs de cibles, essaims de nanocapteurs, soldats-robots, barrières Jersey, dirigeables de surveillance, bombes incapacitantes et arsenal non létal.
Qu’ont en commun toutes ces technologies qui, pour certaines, semblent relever de la science fiction et qui, pour d’autres, imprègnent déjà notre quotidien de citadins ? Concoctées dans les laboratoires de l’armée, elles sont les nouvelles armes de la guerre en cours, cette guerre asymétrique ou permanente qui transforme les armées occidentales en forces contre-insurrectionnelles high-tech et chacun d’entre nous en cible potentielle nécessitant d’être identifiée, pistée, surveillée, au nom de la prévention d’une menace indistincte.
Avec Israël comme laboratoire et la guerre contre le terrorisme comme terrain d’application mondial, cette nouvelle forme de conflit touche de manière très différenciée les habitants du monde riche et ceux des espaces post- et néo-coloniaux. Elle se signale cependant par un trait commun à tous ces territoires ; ses champs de bataille ne sont plus les plaines ou les déserts, mais les principales agglomérations urbaines mondiales.
Dans ce contexte, la doctrine militaire et sécuritaire occidentale tend à brouiller dangereusement les frontières juridiques et opérationnelles qui séparent la police, le renseignement et l’armée, la guerre et la paix, les opérations locales, nationales et internationales. En effet, les guerres et les mobilisations qu’elles supposent n’ont plus de contraintes spatio-temporelles : elles n’ont plus de limites territoriales et sont plus ou moins permanentes. Dans le même temps, les centres du pouvoir d’État dépensent de plus en plus de ressources pour discerner les corps « nuisibles » et « menaçants » des corps « fiables » et « menacés » dans les espaces quotidiens des villes et les infrastructures qui les relient les unes aux autres. Ces nouvelles politiques sécuritaires ne s’appuient pas sur les droits juridiques ou fondamentaux ni sur les systèmes judiciaires universalistes, mais sur le profilage des individus, des lieux, des comportements, des associations et des groupes. Les sujets sont alors distribués sur une échelle de risque en fonction de la violence, de la nature perturbatrice ou de la contestation qu’ils sont susceptibles de mobiliser contre l’ordre géographique dominant sur lequel repose le capitalisme néolibéral mondialisé.
– Géographie de la domination de David Harvey
Depuis la fin du XVIIIe siècle, la logique d’accumulation du capital a bouleversé les équilibres économiques et politiques mondiaux, les rapports de force et de domination, la technique et le travail, la production des richesses et les manières de les consommer… Ceci appartient à l’histoire du capitalisme ; ce qui intéresse David Harvey, c’est aussi sa géographie : le pouvoir de détruire ou de construire, de façonner les espaces, de s’approprier la terre, de reconfigurer le visage des villes, de modifier en profondeur l’urbanisme et l’architecture, de changer notre rapport au temps et à l’espace. Ainsi peut-on lire par exemple les principales reconfigurations urbanistiques et architecturales de ces dernières années. Il s’attache aussi, dans un texte majeur, à y définir une « géopolitique du capitalisme », en montrant comment la logique d’accumulation du capital l’oblige à trouver des solutions spatiales aux contradictions qui le minent.
L’alternative à la mondialisation sous sa forme actuelle ne viendra pas d’en haut. Elle ne pourra naître que de l’unification des multiples espaces locaux.
– Le capitalisme contre le droit à la ville de David Harvey
Que peut bien vouloir dire « droit à la ville » ? Cette interrogation est indissociable d’une multitude d’autres questions. Quelle ville voulons-nous ? Quel genre de personnes voulons-nous être ? À quelles relations sociales aspirons-nous ? Quelle vie quotidienne trouvons-nous désirable ? Quelles valeurs esthétiques défendons-nous ? Quel rapport à la nature souhaitons-nous promouvoir ? Quelles technologies jugeons-nous appropriées ? Le droit à la ville ne se réduit ainsi pas à un droit d’accès individuel aux ressources incarnées par la ville : c’est un droit à nous changer nous-mêmes en changeant la ville de façon à la rendre plus conforme à nos désirs les plus fondamentaux. C’est aussi un droit plus collectif qu’individuel, puisque, pour changer la ville, il faut nécessairement exercer un pouvoir collectif sur les processus d’urbanisation. Il importe dans cette perspective de décrire et d’analyser la manière dont, au cours de l’histoire, nous avons été façonnés et refaçonnés par un processus d’urbanisation toujours plus effréné et étendu, animé par de puissantes forces sociales et ponctué de violentes phases de restructurations urbaines par « destruction créative », ainsi que par les résistances et les révoltes que ces restructurations suscitaient.
– Une violence éminemment contemporaine de Jean-Pierre Garnier
Synthèse de quarante ans d’observation ; réalités urbaines et d’analyse critique discours dont elles font l’objet, ce recueil entre comment la gestion politique des villes nourrit les appétits économiques de bourgeoisie désormais « mondialisée » les aspirations culturelles des néo-petits bourgeois. D’un côté, des espaces » requalifiés » réservés aux gens de qualité, de l’autre des couches populaires reléguées la périphérie. Violences urbaines , crise du logement, relégation et gentrification sont autant de symptômes dont le « traitement « , de plus en plus sécuritaire, est voué à échec. Du moins tant qu’on se refusera à reconnaître la nature du conflit fondamental qui oppose les citadins ordinaires à ceux pour qui l’espace urbain est une source de profit, sinon de valorisation de leur capital culturel par la colonisation les quartiers populaires bien situés. Et tant qu’on voudra donner l’illusion qu’on peut réconcilier par magie les contraires au moyen d’arguties et d’innovations langagières, violence symbolique ne faisant que redoubler celle, bien réelle, qui s’exerce sur les dépossédés du droit à la ville, plus nombreux que jamais.
Du « manque de logements accessibles aux catégories modestes » (…)
l’habitude est prise, dans les milieux politiques, médiatiques et même scientifiques de le qualifier de « problème de société ». Une formulation dont le succès est compréhensible car elle évacue par avance l’interrogation qui, pourtant, devrait logiquement – et sémantiquement – en découler : de quelle société s’agit-il ?
(…) Et c’est ainsi que la « question du logement » peut-être sans cesse remise sur le tapis sans que jamais soient mis en question les rapports de production capitalistes dont elle est, directement ou indirectement, le produit.
C’est l’expulsion du peuple hors des lieux convoités par les profiteurs vers des zones excentrées ou dégradées qui constitue le fil rouge de l’histoire urbaine du capitalisme.
– La lampe hors de l’horloge d’un Collectif
Ainsi donc,nous rencontrerons, dissimulé sous un jargon scientifique et technique, quelque chose de similaire à l’idée d’“environnement”. La définition du “territoire” a été par conséquent contaminée par les intérêts économico-politiques qui se dissimulent sous elle pour tendre généralement à la réduire à un espace physique, à un vide géographique, un support, un épiderme, un paysage, un monde extérieur, et, en définitive à ce que le sociologue Marc Augé appelle un “non-lieu”, même si on peut aussi le nommer “déguisement” ou “décor”, à savoir : une portion d’espace sans véritable identité et sans réels habitants, où tout séjour est provisoire puisqu’en son sein tout le monde est un passant ou un client et se comporte de manière codifiée et contrôlée. «
Au long du XXème siècle, la logique de concentration a produit une civilisation urbaine sans villes véritables; dans les agglomérations se trouve un centre inhabité où tout le pouvoir est concentré dans les mains d’une élite industrielle, financière et immobilière, entouré d’aires suburbaines de plus en plus étendues et peuplées par des masses salariées.(…) C’est un produit de la décomposition de la réalité urbaine qui est apparu avec l’émergence de l’État moderne; constitué d’un ensemble de fragments dénaturés et disséminés dans l’environnement, sans vie publique, sans communication normale, un espace brisé où est malheureusement entassée la population massifiée et uniformisée.
– Suburbia de Bruce Bégout
La culture de la seconde moitié du XXe siècle est avant tout un enfant de la suburbia : elle a grandi dans son espace hétéroclite et bon marché, fait de centres commerciaux, de stations-service, de motels, de magasins discount, de zones géantes d’activité, de quartiers résidentiels, d’échangeurs d’autoroutes et de terrains vagues.
– L’espace public comme idéologie de Manuel Delgado
Manuel Delgado, anthropologue de la ville, montre dans ce court essai que, dans les villes capitalistes en pleine expansion, l’« espace public » n’est autre qu’une idéologie construite pour et par les classes dominantes.
En faisant croire à un espace physique et symbolique tant pacifié qu’égalitaire, ces dernières cherchent à masquer la conflictualité de la vie sociale urbaine.
Nourri par une étude alerte des sciences sociales, L’Espace public comme idéologie contribue largement à éclairer notre vision de la ville et des enjeux qui la traversent aujourd’hui, à l’heure où l’« espace public » devient un « espace militaire ».
Cela fait longtemps que les architectes et les urbanistes ont pour fonction d’éviter que la vie urbaine ne soit la vie tout court.
– Habiter contre la métropole de Conseil Nocturne
Habiter pleinement, arracher des territoires à la gestion capitaliste mondiale, construire des communes sont les gestes révolutionnaires de qui a cessé d’espérer, de qui ne croit pas aux « solutions » de l’urbanisme ou autres sciences de gouvernement, car il sait que générer des mondes n’est pas un problème, mais un besoin vital qui s’assume ou qui se délègue à l’oppresseur.
Faute d’analyser à partir du point de vue d’une guerre civile mondiale les processus modernes d’institutionnalisation des sociétés ou les formes port-modernes plus esthétisantes de gentrification, nous perdons l’essentiel du problème politique qui se joue dans les deux cas : comment, dans ses campagnes de gestion, tout particulièrement dans celles de pacification, l’enjeu est toujours la survie et la croissance du système capitaliste, par le biais de l’expropriation, de l’exploitation, de l’anéantissement et de la discrimination.
La problématique à laquelle nous faisons face n’est autre que celle de la mise en infrastructure de tous les espaces, et les temps dans le mode pour la constitution d’un méga-dispositif métropolitain qui annulerait, enfin, toute perturbation, toute déviation, toute négativité pouvant interrompre l’avancée in finitum de l’économie.
La métropole est ainsi institution totale : une offre complète de services pour handicapés existentiels.
Rebond:
- À venir très prochaienement…

Ci-dessous un extrait du livre «Agir ici et maintenant» de Floréal M. Romero où ce dernier nous montre que le désastre urbanistique actuel auquel se réfère cette orientation bibliographique, n’est pas une fatalité. Bien entendu, si nous voulons penser une ville réellement habitable, gérée et prise en main par ses propres habitantes et habitants, bien intégrée dans l’écosystème l’enveloppant, elle ne pourra se soustraire d’une remise en cause radicale de la croissance exponentielle contrainte du capitalisme et ses conséquences dont l´urbanisme débridé qui «synthétise le monde». Car «le mouvement du capital n’a ni fin ni mesure» – Marx- . Mais la critique et l’analyse radicale de ce dernier restent le plus souvent étouffées par une épaisseur de négativité désespérant. Elles se verraient cependant d’autant plus fondées et convaincantes de porter en leur sein une autre forme de vie sociale dans sa totalité, soit une négation comme création clairement déterminée. C’est dans détermination que naquit et se développa l’ urbanisme social conçu par le mouvement anarchiste espagnol dans les années 1930. Peu connu, il reste pour nous cependant un référent essentiel pour apprendre et reprendre confiance en nos capacités subversives et à la fois créatives.
À la fin du XIXe siècle, les répressions de plus en plus violentes et sanglantes de la part du patronat et des gouvernements successifs n’empêchent pas les anarchistes d’imaginer et de dessiner la société rêvée. On pourrait dire qu’au contraire, elles ne font que stimuler leur imagination pour peaufiner leur projet émancipateur.
La classe ouvrière jouit d’une certaine autonomie dans ces quartiers. Ce qui lui permet de mettre en place des pratiques d’assistance mutuelle pour lutter contre la précarité. La ville échappe ainsi, du moins en partie, au diktat de la bourgeoisie dont la volonté est son contrôle total et sans partage. Ces exigences ne sont pas spécifiques à l’Espagne, car « la ville capitaliste doit ainsi s’appréhender comme un champ d’expérimentation et de consolidation de techniques disciplinaires propres à normaliser les comportements sociaux ». D’où l’enjeu de la ville comme lieu stratégique d’une « guerre totale au cœur de la relation capital-travail », une guerre qui se déroule dans toute l’Europe, mais qui à Barcelone se prolonge sur près d’un siècle.
En 1897, un ordre royal promulgue le regroupement des communes proches de Barcelone. Cette extension de la ville déclenche une importante opposition des quartiers. Ils s’opposent aux ravages entraînés par l’économie et l’urbanisme capitalistes. Entre 1901 et 1936, de nombreuses grèves et insurrections éclatent dans ces quartiers. L’origine paysanne de ces ouvriers, les systèmes alternatifs qu’ils ont mis en place dans ces quartiers et les luttes pour protéger leurs pratiques leur ont permis de développer une réflexion importante et une pensée féconde autour de ce que l’on appelle l’urbanisme social.
L’urbanisme social est un projet d’écologie radicale peu connu. Issu de l’anarchisme espagnol, ce courant urbanistique a fait preuve d’une grande créativité dans la première moitié du XXe siècle. Il s’en dégage à beaucoup d’égards une grande proximité avec les propositions contemporaines de l’écologie sociale même si Bookchin ne semble pas en avoir eu connaissance.
L’urbanisme social est porté par l’ingénieur et maître rationaliste Alfonso Martinez Rizo, vice-président des ouvriers intellectuels de la CNT. Du début du XXe siècle jusqu’en mai 1937, ce courant de pensée s’enrichit régulièrement par de nombreux débats ou les luttes de quartier et ouvre de nouvelles réflexions autour de la question structurelle architecturale et urbanistique. En effet, «pour les anarchistes la solution des problèmes de la ville capitaliste de taille illimitée, ne passe plus
désormais par la sensibilisation des organismes publics ou privés […] mais par le refus de l’action de l’État et de la pratique capitaliste, étant donné qu’ils pensent que la solution des problèmes urbanistiques doit être menée par les classes populaires elles-mêmes. »
Les anarchistes partent de la constatation que la ville institue la non solidarité, « l’œuvre typique et caractéristique du capitalisme », étant donné que « l’argent est le roi et le maître du monde et les politiciens leurs serviteurs ». La vie dans la ville est non solidaire, car c’est l’aboutissement de sa fonction sociale par la normalisation des comportements sociaux urbains : « une somme d’individus isolés mais en même temps unifiés selon les normes du système capitaliste ». Martinez Rizo démontre que les grandes villes dévorent une grande quantité d’énergie et que « plus une ville com-
portera d’habitants, plus elle consommera pour chacun d’entre eux ». La métropole induit l’éloignement des grands centres-dortoirs, leurs habitants dépendent alors des transports publics et cela génère en retour un volume très important de déplacements.
Il voit également comment le divorce entre la campagne et la ville met la ville dans un état de dépendance totale vis-à-vis de la campagne. Il en déduit donc que « le mécanisme compliqué de changement et la distribution peuvent entraîner la faim dans une grande ville ».
Les anarchistes concluent de cette analyse qu’une alliance forte est indispensable entre les ouvriers de la ville et ceux de la campagne, surtout au cours de la période de transition vers une société communiste libertaire. Une période délicate qui nécessite un temps d’adaptation afin que les mesures de décentralisation deviennent effectives et que les activités trouvent leur place en s’imbriquant les unes dans les autres, d’une façon différente. Pour éviter l’exode rural, le paysan doit aussi retrouver toute sa dignité par une juste reconnaissance de sa fonction primordiale pour la société dans son ensemble et dans le rapport de la société à la nature. La ville doit atteindre un certain degré d’autonomie en tant que corps biologique intégré à l’environnement. On pense non seulement en termes énergétiques et plus généralement écologiques, mais également en termes politiques.
Ces idées furent initialement développées par les urbanistes Ebenezer Howard et Patrick Geddes, tous deux précurseurs dans de nombreux domaines. Patrick Geddes, ami de Pierre Kropotkine et du géographe anarchiste Élisée Reclus, leur fournit de précieux éléments pour penser un urbanisme social en vue d’une reprise en main totale de la ville par les classes populaires dans une projection communaliste et écologiste. D’après les calculs de Martinez Rizo, pour atteindre cette autonomie, cet espace agréable et sain, cette intégration biologique, et à la fois cette fonctionnalité autogestionnaire et démocratique en tant que commune libre, une ville comme Barcelone doit se limiter à moins de cent mille habitants.
À partir de l’étude des ressources locales (agricoles, énergétiques et en matières premières), ce projet d’urbanisme social propose une architecture nouvelle, de planter des arbres et d’aménager des potagers pour une meilleure hygiène de vie. S’en suit la décentralisation des villes elles-mêmes de façon à favoriser les prises de décisions par les assemblées décisionnelles des quartiers et des usines. Le fédéralisme quant à lui permet alors d’articuler l’organisation de la ville puis du territoire et le confédéralisme, l’articulation entre territoires à un niveau plus global. En outre, ils considèrent, tout comme Bookchin que cette proposition n’est viable qu’en dehors du capitalisme.
Le 19 juillet 1936, premier jour de la révolution en Espagne, tous les espoirs sont encore permis pour une dynamique révolutionnaire qui peut mener au communisme libertaire et, par conséquent, à la mise en place du projet d’urbanisme social. Mais la révolution est coupée dans son élan et les priorités sont placées ailleurs, comme nous le verrons plus loin.
[…] Critique de l’urbanisme et politiques de la domination […]