Notre objet est ici, à travers les réflexions d’auteurs et de penseurs de toutes origines et de toutes époques, mais aussi de gens qui furent directement engagés dans l’action – ce furent parfois les mêmes, on l’oublie vite – d’apporter quelques éclaircissements au très ancien conflit consistant à envisager comme antinomiques la pensée, la théorie, et l’action – l’agir direct dans le cadre du monde qui nous entoure dans l’espoir de pouvoir le changer. L’urgence contemporaine appelle à mettre un terme à cette vieille séparation qui dans ses fondements fait justement partie des problèmes qu’il nous faut résoudre et dépasser si nous voulons ouvrir d’autres horizons. Il n’y a pas dans la réalité présente, et telle qu’elle prétend s’imposer, de solutions toutes faites à ce problème qui exige pour envisager son dépassement de se poser déjà dans un au-delà des conditions existantes, dans un au-delà de la société capitaliste. Autrement dit, aucune idée ne peut mener en elle-même au dépassement des conditions existantes mais seulement au-delà des idées existantes sur ce qui est là dans l’époque présente. Cette démarche réflexive, qui se veut donc aussi être un moment de l’agir, cette praxis, ne peut donc que demeurer ouverte en se gardant de tout enfermement idéologique. Dire ce qui ne fonctionne pas, ce qui s’avère erroné, est souvent très mal perçu subjectivement alors que c’est pourtant en cette négativité exprimée que se dessine la possibilité du dépassement d’une positivité maintenant périmée, qui s’est retournée contre elle-même et qui a donc cessé d’être agissante.
Il n’y a pas d’un côté la vie et de l’autre la pensée ou l’art. Telle est pour moi l’inconséquence majeure à l’origine de l’actuel triomphe de l’insignifiance. Annie Le Brun
J‘étudierai comment une liberté subjective durement acquise se convertit en activité critique, en critique du présent et de l’histoire. Jean-François Billeter
Le monde possède déjà le rêve d’un temps dont il doit maintenant posséder la conscience pour le vivre réellement. Guy Debord
La vie ne doit pas être un roman que l’on nous donne mais que nous faisons. Novalis
Le moment de prendre l’initiative ne vient jamais pour ceux qui attendent que les « conditions objectives » marquent leur heure dans l’histoire. Jaime Semprun
On s’efforce de se convaincre que les «années folles de notre jeunesse » étaient une rébellion sans contenu ; on s’adapte ; la pression du milieu est trop grande et la révolte paraît trop exigeante. Les désirs indomptables, la joie de la révolte font place à la logique de gains et de pertes, de résultats et de rapports de force réalistes, de calculs. On oublie que la joie est dans l’agir même. Libertad
Celui qui se livre complètement au présent est condamné à réagir sans cesse à des faits accomplis. (…) Celui qui ne trouve pas la force de rêver ne trouvera point la force de lutter. Oskar Negt
L’hostilité qui sévit actuellement dans la vie publique à l’encontre de tout ce qui relève de la théorie est en fait dirigée contre l’activité révolutionnaire liée à la pensée critique. Dès que l’on ne se borne plus à constater et à ordonner (c’est l’essence de la théorie traditionnelle) selon des catégories aussi neutres que possible, c’est-à-dire indispensables à la praxis de la vie dans les formes actuellement données, on voit poindre la résistance. Chez la grande majorité des gouvernés on se heurte à la crainte inconsciente que la pensée théorique puisse faire apparaître comme absurde et superflu l’effort péniblement accompli d’adaptation à la réalité ; chez les profiteurs du système se développe une suspicion généralisée à l’égard de toute autonomie intellectuelle.(…) Cette hostilité indifférenciée à l’égard de la théorie constitue donc aujourd’hui un obstacle. Si l’on ne poursuit pas l’effort de pensée théorique qui, dans l’intérêt d’une société future organisée selon la raison, s’applique à critiquer la société actuelle, l’espoir d’améliorer radicalement l’existence humaine ne repose sur plus rien de solide. Max Horkheimer
Pour produire de la théorie il faut du temps et des moyens, et les prolétaires en ont peu. Ce temps et ces moyens – ne serait-ce que dans la forme d’une certaine maîtrise des facultés intellectuelles (lecture, analyse, écriture, etc.) – ne sortent pas de nulle part : ils viennent d’une certaine place dans la division sociale du travail qui, en principe, n’est pas celle du prolétaire, et aussi d’un certain niveau de vie. Évidemment, les exceptions existent, mais elles ne sont pas très significatives. Reconnaître cela ne signifie pas disqualifier les théoriciens non prolétaires. La théorie a toujours été produite dans la séparation. Bruno Astarian
Faire de la théorie a aussi des effets. On n’est plus tout à fait le même au bout d’un tel parcours qu’au début ; la théorie est en ce sens dotée d’une effectivité intrinsèque, mais c’est une effectivité qui n’est pas mesurable sur une échelle d’efficacité, soit au sens économique du terme. Cette approche de la théorie dément son exercice bourgeois, à savoir une occupation confortable et rémunérée que certains peuvent exercer pendant que d’autres s’occupent des tâches matérielles de reproduction. Elle est au contraire une nécessité dictée par l’accumulation des crises et des impasses ; une nécessité de comprendre ce qui nous arrive, qui n’a rien d’un luxe intellectuel et qui n’est pas en soi réservée à une classe éduquée. (…) Le deuxième effet est que cette effectivité de la théorie ne doit pas être confondue avec un vœu de toute-puissance, qui lui conférerait per se une capacité magique de transformation collective. Elle est justement soumise dans le cadre des rapports sociaux réels aux mêmes limitations que n’importe quelle autre intervention, elle se cogne sur la même atomisation des individus et la même impuissance des pratiques émancipatrices, mais peut-être en meilleure connaissance de cause. Ce faisant, elle se positionne autrement dans le champ des rapports de force, c’est-à-dire en indiquant le problème de la séparation sociale (induite par la division moderne du travail) et la contrainte de forme de la logique de valorisation capitaliste, qu’elle s’efforce de théoriser à partir de la place immanente qu’elle y occupe.
La théorie, dégagée de sa préemption académique autant que de sa prise en otage militante, met en jeu la capacité négative de refuser l’identification immédiate avec l’existant, même au nom de l’urgence. Cela peut sembler très peu, et beaucoup en retiennent l’impression de repartir les mains vides. En réalité, c’est énorme, car cela suppose un haut degré d’acceptation de sa propre limitation, qui ne signifie pas de se condamner à se croiser les bras. Sandrine Aumercier
L’homme n’est pas réduit à une abstraction par la théorie, mais par la réalité elle-même. L’économie est un système et un déterminisme de rapports qui transforment sans cesse l’individu en homme économique. Dès que l’homme pénètre dans le règne économique, il se transforme. Dès qu’il noue des rapports économiques, il est impliqué – indépendamment de sa volonté et de sa conscience – dans un ensemble de connexions et de lois déterminées, où il accomplit ses fonctions d’homo oeconomicus. L’économie est en conséquence une sphère, dont la tendance est de changer l’homme en un être économique, car elle l’attire dans un mécanisme objectif, qui se soumet l’homme et se l’assimile.
L’homo oeconomicus n’est une fiction que si il est conçu comme une réalité existant indépendamment de l’ordre capitaliste. Comme élément du système, l’homo oeconomicus est une réalité. L’homme n’est pas défini en soi, mais en fonction du système. Karel Kosik
La pensée politique n’est pas une pensée purement spéculative, elle est indissociable d’une action sur le monde ; mais elle partage avec la spéculation le fait de se compter elle-même au nombre des éléments qui font l’objet de sa description. C’est pourquoi, si la politique est bien la pensée de la transformation du monde, elle est aussi comme pensée l’un des éléments de cette transformation. Bernard Aspe
Par ce mouvement de balancement entraînant les échanges et l’interpénétration continuelle des deux, la praxis présuppose tout autant la théorie qu’elle-même donne le jour à et a besoin d’une théorie nouvelle pour le développement d’une praxis nouvelle. Ernst Bloch
Pour reprendre la formule d’E. Bloch, la praxis, c’est la théorie-pratique, et on pourrait dire que c’est aussi le sujet-objet, la libre nécessité, le ciel-terre, etc. Une pratique qui ne serait que pratique, et qui rejetterait la théorie hors de son ordre, perpétuerait leur séparation, alors que c’est celle-ci qu’il faut avant tout abolir pour retrouver le chemin de la vie sociale. Pierre Macherey
Nous comprendrons le monde quand nous nous comprendrons nous-mêmes, car nous en sommes des moitiés intégrantes. Novalis
Cette théorie dialectique de la réalité et de la vérité ne peut se séparer d’une pratique. La théorie et la pratique se fondent sur une notion essentielle, le dépassement. Henri Lefebvre
La théorie doit être une observation, non une doctrine.
C’est une investigation analytique de l’objet qui aboutit à sa connaissance et, appliquée à l’expérience, en l’occurrence l’histoire, entraîne la familiarité avec cet objet. Plus elle atteint ce but, plus elle passe de la forme objective d’un savoir à la forme subjective d’un pouvoir. Clausewitz
