— la vague ultra comme symptôme de la dégradation du capital
INVITATION À LIRE CE TEXTE D’ALFREDO APILÁNEZ
Ce texte que nous fournit Alfredo Apilánez vous semblera sans doute d’emblée un peu long mais qu’à celà en tienne, une fois entamé il vous plongera de façon captivante dans les méandres de notre monde brouillé et souvent difficile à comprendre. Ainsi la lumière qu’il projette va nous permettre de saisir ce fil rouge nous menant jusqu’au “cœur de la bête”, de cette ”hydre aux milles têtes du capitalisme criminel” pour employer une formule zapatiste. C’est ainsi que l’on parvient à saisir le pourquoi de ce vampirisme débridé, quoiqu’il en coûte à cette société en déliquescence accéléré et quoiqu’il en coûte à la vie sur terre en général. Et de fil en aiguille nos en arrivons à saisir avec netteté cette illusion idéologique éblouissante portée par tous les partis politiques sans exception, tous situés sur l’échiquier du vecteur de l’économie politique. Nous parvenons ainsi à comprendre le pourquoi de la connivence objective des discours apparemment opposés, ceux de la gauche réformiste, voire révolutionnaire, avec ceux de l’extrême droite finissant par se rejoindre au profit de ces derniers. Ce deux tendances se basant sur une supposée dichotomie au sein même de l’Économie et que seul l’État serait en mesure de résoudre,. Une dichotomie “entre le -bon – capitalisme productif, bénéfique et au service de la satisfaction des besoins des personnes, et le capitalisme spéculatif, parasitaire et sans âme”.
Ainsi après mûre réflexion, débouchant de la nécessité vitale de sortir de l’impasse, se pose la question de comment construire une alternative de société et là ses propositions se font bien l’écho de celles de notre Atelier d’écologie sociale et communalisme,
Nous vivons donc une période sombre. Face à l’extension imparable de la vague réactionnaire, avec sa démagogie efficace pour exploiter le ressentiment généré par la dégénérescence accélérée de la totalité sociale capitaliste, et l’impuissance réformiste de plus en plus marquée à atténuer les causes profondes qui déclenchent l’expansion sociale de l’irrationalisme le plus décomplexé, des questions angoissantes se posent quant à la possibilité de développer des formes de lutte sociale réellement émancipatrices, qui s’efforcent de contrer le marasme de rancœur et de tension qui envahit le tissu social.
Comment lutter pour construire une alternative de société et de pouvoir antagoniste alors que les classes populaires, premières victimes du rouleau compresseur de l’oppression capitaliste et de l’État bourgeois qui la soutient, semblent avoir perdu l’espoir que rien d’autre que l’existant ne soit même concevable ?
Floréal M. Romero
L’œuf du serpent : la vague ultra comme symptôme de la dégradation du capital
Chants des sirènes
« Être propriétaire d’une maison n’est ni de gauche ni de droite ; avoir un emploi stable n’est ni de gauche ni de droite, c’est du bon sens. On ne peut pas dérouler le tapis rouge aux fonds spéculatifs, aux vautours, alors que les gens normaux n’ont pas accès au logement. Nous ne voulons pas que nos quartiers deviennent un jeu de Monopoly pour les grands fonds étrangers ».
Ces mots, malgré leur apparence revendicative, ne sont pas ceux d’un représentant du mouvement pour le logement ou d’un parti progressiste, mais ceux du député de VOX –parti néofasciste en Espagne – et figure émergente de l’extrême droite, Carlos H. Quero.
Le « discours sur le logement », dans la rhétorique populiste de Quero, consiste à dire que « Ana et Anselmo » – des noms fictifs, mais vraisemblablement très espagnols –, un jeune couple vivant dans un quartier de la banlieue de Madrid, ne peuvent fonder une famille ni accéder à la propriété à cause de la mondialisation, des politiques d’Ayuso – Partido Popular de droite et Pésidente de la Région de Madrid – , qui accueille à bras ouverts les fonds immobiliers étrangers, et surtout parce que les immigrants « déracinés » accapareraient les rares logements sociaux.
L’argument contre l’offensive lancée par le pouvoir financier mondialiste sert de fondement, dans la vision réactionnaire du monde qui se reflète dans le discours de Quero, à la plainte amère concernant la destruction du tissu social des quartiers populaires et des sécurités vitales de la classe moyenne traditionnelle :
« La principale cible de cette attaque a été les quartiers, des quartiers où des millions d’Espagnols sont devenus la classe moyenne, ont atteint la stabilité, sont devenus propriétaires et ont conquis la véritable liberté, qui consistait à être propriétaire de sa maison et à avoir un emploi à proximité et pour toute la vie ».
Cependant, la capacité insidieuse de pénétration de cette démagogie rétrograde augmente de manière exponentielle lorsque l’on constate les similitudes notables – sans oublier le fossé qui existe entre les deux approches – avec l’analyse dominante au sein de la gauche progressiste et des mouvements sociaux. Si l’on fait abstraction de la touche xénophobe, caractéristique du populisme fascisant de l’extrême droite, l’attaque contre les spéculateurs, les fonds vautours ou la finance mondialiste ressemble de manière inquiétante à l’« argumentaire » de la majeure partie du mouvement pour le logement et, en général, aux propositions de transformation avancées par la gauche réformiste.
La dénonciation de l’abus de pouvoir flagrant de quelques spéculateurs – les élites, les 1 %, etc. – à l’encontre des majorités sociales, privées de droits fondamentaux tels que l’accès au logement, et la revendication correspondante de contrôles, de réglementations et d’autres mesures légales qui nous mèneraient vers un capitalisme tempéré et redistributif constituent l’ADN du progressisme hégémonique.
La porte-parole du Syndicat des locataires de Catalogne, Carme Arcarazo, tracera cette ligne de démarcation – en utilisant, curieusement, la même métaphore que Quero – qui vise à « mettre un terme à la spéculation, sans pénaliser l’épargnant » :
« Il est inacceptable que les investisseurs arrivent dans nos villes, s’approprient nos appartements et jouent au Monopoly avec eux (…). L’objectif est très simple : mettre un terme à la spéculation, sans pénaliser l’épargnant. C’est à ce monstre financier que nous devons appliquer toute la force de la loi. Les appartements doivent servir à vivre, il faut interdire les achats spéculatifs ».
Il va sans dire que les considérations qui précèdent n’impliquent pas d’ignorer l’existence de différences insurmontables entre le cadre idéologique réactionnaire de l’extrême droite et les pratiques louables de lutte contre la violence immobilière menées depuis des décennies par le mouvement pour le logement. La défense acharnée des victimes de la prédation capitaliste menée par ces organisations, qui s’efforcent d’atténuer les conséquences sociales dévastatrices de l’éclatement de la bulle immobilière de 2008, se situe évidemment à l’opposé de la démagogie pseudo-gauche de l’extrême droite, fidèles serviteurs en réalité des pouvoirs financiers et immobiliers et légitimateurs de la violence paramilitaire de bandes « escadristas » – de escadrons – comme Desokupa – milices privées s´opposant aux squatters -. Or, ce que cette analogie vise à mettre en évidence, c’est le caractère fallacieux de la rhétorique populiste qui divise l’organisation sociale capitaliste en deux domaines moraux opposés : d’un côté, l’investissement productif et la petite propriété, fruits de l’épargne et du travail acharné, et de l’autre, le caractère parasitaire du spéculateur « apatride » et du capital financier mondialiste.
Cette fausse dichotomie constitue en fait la principale caractéristique des approches réformistes dans de nombreux domaines. Partout, nous voyons apparaître dans les discours des forces et des intellectuels progressistes l’opposition entre l’économie réelle louable et le casino financier exécrable dirigé par les « caïds » de Wall Street ; entre le capitalisme productif, bénéfique et au service de la satisfaction des besoins des personnes, et le capitalisme spéculatif, parasitaire et sans âme ; entre les petits investisseurs -épargnants, qui investissent leur « petit capital » pour accéder à la sécurité d’un logement, et les rentiers professionnels, qui s’enrichissent pendant leur sommeil aux dépens des efforts des citoyens honnêtes ; entre les gens ordinaires, les travailleurs à pied et les travailleurs indépendants qui travaillent dur, d’une part, et les requins sans scrupules qui tirent les ficelles des « marchés » inquiétants au profit des élites, d’autre part.
Les sirènes auxquelles peut succomber la rhétorique décrite ci-dessus sont également évidentes lorsqu’on constate leur omniprésence dans le discours réactionnaire développé par des tendances, pour comble de malheur, prétendument gauchistes.
La soi-disant « gauche rougebrune » – un néofascisme honteux déguisé en pseudo-marxisme de gauche – représente un exemple paradigmatique de l’utilisation démagogique de l’opposition mentionnée. Ses invectives contre la perte des essences de la culture nationale et des classes productrices autochtones, sous l’assaut des magnats qui tirent les ficelles du pouvoir mondialiste – avec le sinistre George Soros en tête – et des « banquiers apatrides » de Goldman Sachs, constituent l’idiosyncrasie de cette falsification idéologique recouverte d’une patine de radicalisme ornemental.
Les mots suivants, qui sont ceux du philosophe Diego Fusaro, le représentant le plus en vue de ce courant, abondent dans la opposition manichéenne – dont l’origine se trouve dans l’œuvre de l’idéologue nazi Carl Schmitt – entre la « mer des finances » et la « terre des racines », avec l’ajout d’une touche xénophobe typiquement fasciste :
« Les flux migratoires intercontinentaux s’opposent à la stabilité enracinée des peuples, tout comme les flux de capitaux liquides et financiers marquent une antithèse par rapport au travail de la communauté solidaire dans ses espaces circonscrits et dans sa répartition équitable des biens ».
Quelle est donc l’origine historique et la généalogie idéologique de cette rhétorique populiste, omniprésente dans les approches régénérationnistes des réformateurs sociaux réels et simulés ?
Dans son analyse du rôle clé de l’antisémitisme dans la gestation de la folie génocidaire nazie, l’historien Moishe Postone décortique le caractère fétichiste de l’association des Juifs au pouvoir mondial, incarné par la finance, la spéculation et l’accaparement de l’argent comme sources de tous les maux :
« L’antisémitisme identifie le capitalisme à l’abstraction contre le concret, l’argent contre le travail et la finance contre l’industrie, sans comprendre le lien interne qui relie toujours ces pôles. L’objet de cette critique est donc la dimension abstraite – l’argent et le capital financier – qui apparaît comme un parasite de la dimension concrète. Les Juifs sont identifiés à la dimension abstraite, et sont même considérés comme responsables de celle-ci ».
Le philosophe Facundo Nahuel insiste sur la perception déformée de la réalité capitaliste qu’implique cette vision dichotomique entre « l’abstrait » – le capital financier spéculatif – et « le concret » – la production, le travail acharné, la petite propriété et l’épargne :
« Le capitalisme s’exprime dans des structures dualistes où l’abstrait et le concret s’opposent, apparaissant comme des pôles réciproquement irréductibles et constitués de manière naturelle (et non sociale et historique). La production industrielle et le travail prolétarien moderne sont considérés comme des réalités matérielles neutres, non intrinsèquement capitalistes. En revanche, la finance, le commerce et d’autres activités plus éloignées du travail matériel, liées aux aspects « abstraits » de la forme marchandise, apparaissent comme responsables de la domination capitaliste ».
Postone lui-même met en garde contre la scission manichéenne entre les deux pôles entrelacés du capital réalisée à partir de positions de gauche et la dangereuse similitude –mutatis mutandis– avec le discours démagogique de l’extrême droite :
« Ce parallélisme – entre une critique de l’hégémonie qui se perçoit aujourd’hui comme une critique de gauche et ce qui était une critique de droite de l’hégémonie –, bien que contre-intuitif, renvoie à des visions du monde fétichisées et superposées, et nous suggère que ces visions pourraient avoir des conséquences très négatives pour la constitution aujourd’hui d’une politique anti-hégémonique adéquate. Ainsi, par exemple, l’argent est considéré comme la « cause de tous les maux ». Le capital industriel, productif, peut donc apparaître comme le descendant direct du travail artisanal « naturel », comme « biologiquement enraciné », par opposition au capital financier « sans racines » et « parasitaire ».
Les philosophes José Zamora et Jordi Maiso soulignent le parallélisme troublant entre le discours altermondialiste, hégémonique dans la gauche réformiste post-mur de Berlin et dans le mouvement altermondialiste, et la démagogie antisémite de l’idéologie nazie :
« De la même manière que certains mouvements altermondialistes parlent de la dictature des marchés financiers, du capitalisme de casino et de la conspiration des spéculateurs contre les populations et prônent le contrôle de la finance au service de l’économie productive et des communautés locales, les nazis parlaient eux aussi de briser l’esclavage de l’intérêt bancaire, de la différence entre capital productif et capital usuraire, ou entre travail productif et argent parasite qui s’auto-multiplie sans rien dépenser ni créer ».
Les apparences sont donc trompeuses et, parfois, les extrêmes peuvent se rejoindre de manière dangereuse. Anselm Jappe, théoricien du marxisme critique, identifie les similitudes suspectes entre les pôles opposés, du moins en apparence :
« Les différentes formes de populisme réagissent aux maux sociaux — en particulier à la répartition inégale des richesses — en identifiant un groupe de responsables personnels : les riches, les banquiers, les corrompus, les spéculateurs. Les logiques systémiques sont ignorées et on recourt au moralisme (la « cupidité »). Presque toujours, le populisme sanctifie le « travail honnête » et l’oppose aux « parasites ». C’est pourquoi la différence entre le populisme de droite et le populisme de gauche n’est pas aussi grande qu’on le croit. Les deux sont basés sur un faux anticapitalisme. Ce n’est pas une nouveauté absolue ; dans les années 1920 et 1930, des phénomènes de ce type existaient déjà. À l’époque, l’antisémitisme en constituait un aspect essentiel. Mais celui-ci existe encore aujourd’hui, de manière cachée et parfois ouverte, dans la dénonciation du « spéculateur ».
Un complément indissociable de ce discours moraliste qui concentre « les maux du monde » sur la tumeur financière, qui parasite l’économie « réelle » et empêche le développement sain de l’organisme social, est l’attente « héroïque » que l’État bourgeois réalise les réformes appropriées et mette en œuvre les contrôles nécessaires, par des mesures fiscales ou une intervention directe sur le marché du logement, afin de mettre un terme à la spéculation effrénée et d’atténuer les secousses d’un capitalisme détraqué.
La possibilité d’utiliser le pouvoir prétendument autonome de l’État, ou d’institutions internationales telles que l’UE, pour mener des réformes « correctives » qui mettent un terme aux excès du casino financier mondial ou du néolibéralisme impitoyable, représente le dénominateur commun des illusions des régulateurs. L’objectif est de créer ainsi un terrain de jeu prétendument « disputé », basé sur la dynamique de la demande et de la revendication, qui parvienne à faire croire qu’avec le bon timonier, le contrôle des institutions publiques sera capable de modifier les rapports de force en faveur des classes subalternes.
« Certains d’entre nous pensent qu’il est encore possible de mettre un terme à ce caudillisme du capital financier par la voie parlementaire ». Cette affirmation catégorique, qui reflète cette confiance « héroïque » dans le rôle correcteur des pouvoirs « souverains », appartient à l’un des fondateurs de Podemos, le philosophe Carlos Fernández Liria.
Cependant, ces chimères consistant à « prendre d’assaut les cieux » par les mécanismes légaux de la démocratie formelle se heurtent de plein fouet – si tant est qu’elles aient jamais eu le moindre fondement – au rôle de plus en plus servile de l’État bourgeois, dépouillé pour comble de souveraineté monétaire et soumis à la nécessité impérieuse de préserver la rentabilité malmenée du capital dans la phase néolibérale.
Dans les réponses à long terme des États occidentaux à la crise chronique qui a commencé dans les années 1970, il est apparu clairement que, s’ils doivent choisir entre l’accumulation du capital et le bien-être social de leurs populations, ils choisiront l’accumulation du capital, car sinon ils se dirigeraient vers l’effondrement financier, aux mains précisément des « requins » impitoyables qu’ils devraient tenir en laisse. C’est pourquoi la confiance réformiste agonisante dans la possibilité d’un retour à un capitalisme redistributif est un anachronisme flagrant, qui ignore complètement la dégradation accélérée de l’organisme social régi par la reproduction élargie du capital.
Le marxiste hétérodoxe John Holloway souligne la soumission rigide du pouvoir « souverain », quelle que soit sa couleur politique, aux besoins insatiables de l’accumulation :
« L’existence de tout gouvernement passe par la promotion de la reproduction du capital (en attirant les investissements étrangers ou sous toute autre forme). Cela implique inévitablement de participer à l’agression qu’est le capital ».
Cela n’empêche pas qu’il soit également évident – anticipant une objection réitérée par les défenseurs du « moindre mal » progressiste – qu’il y a eu des différences entre les politiques des différents gouvernements, mais qu’elles ont été uniquement de degré et non de nature. Il suffit de constater la similitude entre les politiques néolibérales acharnées des deux blocs politiques majoritaires sur toutes les questions matérielles importantes : la réponse à la crise des années 70, avec ses coupes sociales, ses réformes du travail, ses privatisations de secteurs stratégiques et ses reconversions industrielles sauvages ; la financiarisation et la libéralisation des marchés, notamment ceux du logement et du foncier, qui ont conduit à la catastrophe de la bulle immobilière ; les mesures post-crise de 2008, basées sur le sauvetage des banques en faillite par les deniers publics et, une fois de plus, sur des coupes sociales draconiennes, etc.
Cette combinaison entre les conceptions fétichistes sur la possibilité d’extirper la tumeur spéculative – « Tuer l’hôte : comment la dette et les parasites financiers détruisent l’économie mondiale », tel est le titre du livre à succès de l’économiste Michael Hudson – qui phagocyte l’organisme sain de l’économie productive et, d’autre part, les attentes héroïques, continuellement déçues, quant à la possibilité d’utiliser l’État bourgeois en faveur de l’amélioration matérielle des classes populaires, qui ont conduit, comme l’explique le sociologue marxiste John Bellamy Foster, les forces politico-sociales de la gauche réformiste dans une impasse :
« Pour beaucoup de gens de gauche, la réponse au néolibéralisme ou au capitalisme du désastre est un retour au libéralisme de l’État providence, à la régulation du marché ou à une forme de social-démocratie limitée et, par conséquent, à un capitalisme plus rationnel. Ce n’est pas l’échec du capitalisme en soi qui est perçu comme le problème, mais plutôt l’échec du capitalisme néolibéral ».
La constatation de l’impuissance des gouvernements progressistes à introduire des transformations profondes – aggravée par leur refus cynique de la reconnaître – qui atténueraient au moins les inégalités et la polarisation sociales croissantes, et leur soumission marquée aux desseins du pouvoir réel dans de nombreux domaines ont fini par offrir aux populistes réactionnaires la gestion des affaires du capital, par les moyens légaux de la démocratie partisane. La clé idéologique qui aide à comprendre l’émergence fulgurante de la « vague ultra » serait donc la grande efficacité de sa grossière démagogie pour répondre aux besoins actuels d’accumulation dans un organisme social dégénératif. Non seulement elle sert mieux les intérêts des classes dominantes, qui s’attachent à renforcer les bases d’une configuration économique de plus en plus polarisée, mais elle est également plus utile pour séduire par des chants de sirènes démagogiques des classes populaires accablées par l’érosion accélérée de leurs sécurités vitales. Sans parler, soit dit en passant, de la « fascisation » accélérée de l’État bourgeois lui-même, quelle que soit la couleur politique qui le gouverne à un moment donné, qui se reflète dans les traits nettement totalitaires de ses politiques « sécuritaires » : la militarisation vertigineuse en plein développement, l’« austérité » jamais totalement abandonnée ou la législation anti-immigration de plus en plus répressive, visant à renforcer les « barbelés » et les murs de la forteresse européenne.
L’irruption soudaine de l’extrême droite « sans complexe » est ainsi devenue un tsunami qui balaye les vieilles illusions réformistes visant à canaliser la dynamique du capital vers un cadre redistributif et modéré, combiné à des avancées égalitaires et progressistes en matière de droits sociaux. Le succès éclatant de sa démagogie populiste ne fait aucun doute : dans tous les grands pays européens – Allemagne, France, Royaume-Uni, Espagne – sa croissance est vertigineuse, et dans certains d’entre eux, comme l’Italie et la Hongrie, elle contrôle déjà le gouvernement national – sans parler du triomphe écrasant du populisme trumpiste, farouchement xénophobe et impérialiste.
La réaction des forces progressistes face à ce constat ne fait que refléter leur désespoir et leur incapacité à répondre à un phénomène imparable. Pour ajouter encore à la confusion idéologique, la gauche sociale-démocrate traditionnelle finit elle-même par succomber aux sirènes de la démagogie xénophobe promue par l’extrême droite :
« Il y a un prix à payer lorsque trop de personnes entrent dans votre société. Ce sont les classes populaires ou les classes défavorisées qui en paient le prix le plus élevé. Ce ne sont pas – je suis tout à fait directe – les riches. Ce ne sont pas ceux qui ont de bons salaires et de bons emplois ». Ces propos « tout à fait directs » sont ceux de Mette Frederiksen, Première ministre danoise, membre du Parti social-démocrate.
« Il suffit de tendre l’oreille (sic) pendant cinq minutes dans un quartier, de parler dix minutes avec un maire pour savoir que les flux migratoires sont un défi pour les quartiers ; un défi qui doit être basé sur la sécurité, l’intégration, le respect, oui, le respect, car nous vivons dans des sociétés où tout le monde a des droits et des obligations, que vous vous appeliez Javier ou Brahim… ».
La déclaration précédente, émise par le député de l’ERC Gabriel Rufián, est un exemple paradigmatique de ce populisme de souche rance qui présente – malgré toutes les réserves et nuances « citoyennes » qui peuvent être apportées – les flux migratoires comme un « problème » lié à l’insécurité, même s’il le fait en utilisant des euphémismes tels que « défis de cohabitation ou d’intégration ».
Il ne s’agit donc pas, comme le soutiennent à tort les positions marxistes traditionnelles, d’un abandon par la gauche sociale-démocrate des questions matérielles au profit des « guerres culturelles » et des questions identitaires, donnant ainsi des ailes à la réaction d’extrême droite. L’universitaire et homme politique socialiste Josep Burgaya, auteur du livre intitulé de manière significative « Tiempos de confusión » (Temps de confusion), reflète fidèlement – en paraphrasant le titre du best-seller du journaliste Daniel Bernabé « La trampa de la diversidad » (Le piège de la diversité) – la position standard de l’orthodoxie marxiste à l’égard de « la plus grande erreur de la gauche contemporaine » :
« Le thème central réside dans ce qui, à mon avis, est la plus grande erreur de la gauche contemporaine, le « piège de la diversité » dans lequel elle est tombée, l’erreur de ne pas se concentrer sur l’inégalité matérielle comme base sur laquelle reposent toutes sortes d’inégalités et de marginalisations. La fragmentation des luttes progressistes en une multitude de mobilisations particulières ne divise pas seulement le progressisme, elle lui vole sa légitimité. L’identité, qu’elle soit individuelle ou tribale, tend à brouiller les problèmes à affronter et, de plus, dans son exagération sans nuances, elle tend à fournir toutes sortes d’arguments à la réaction de droite qui est déjà majoritairement post-fasciste ».
Au contraire, l’incapacité à mener des réformes profondes qui atténuent les inégalités matérielles et améliorent les conditions de vie des classes populaires n’est pas une conséquence du « piège de la diversité » dans lequel la gauche contemporaine serait tombée, mais une limite objective, marquée par le besoin impérieux du pouvoir capitaliste, en déclin inexorable depuis un demi-siècle, d’utiliser l’État bourgeois pour préserver sa rentabilité en détruisant les mécanismes redistributifs de l’État-providence agonisant. La prétendue dérive identitaire de la gauche qualifiée de « woke » n’est en définitive rien d’autre qu’un reflet idéologique déformé de cette impuissance transformatrice, sublimée par le détournement des thèmes « intouchables », qui affecteraient réellement les « questions matérielles » des classes populaires, vers des questions « superstructurelles » inoffensives pour le pouvoir social. Mais la question centrale, que la critique de l’orthodoxie marxiste à l’égard de l’« identitaire » omet, est l’impossibilité manifeste, par le biais des leviers légalistes de l’État bourgeois, de modifier de manière significative le rapport de forces en faveur des classes subalternes dans le cadre de la dégradation irréversible de l’organisation sociale capitaliste.
L’éléphant dans la pièce : la dégradation inexorable du capital
Quelle est l’origine de cette confusion extrême autour des caractéristiques de l’organisation sociale actuelle, qui mystifie les causes réelles du profond malaise et du ressentiment social qui propulsent l’irruption vertigineuse de l’extrême droite ?
Postone situe le nœud gordien de la dégradation sociale en cours, qui crée le « terrain fertile » idéal pour la croissance de l’hydre fasciste, dans la grave « crise du travail qui produit du capital », c’est-à-dire dans la dynamique endogène dégénérative de l’accumulation au cours du dernier demi-siècle :
« L’apogée du capitalisme entre 1945 et 1973 est terminée, mais les gens ne semblent pas la comprendre comme une crise structurelle. Dans nos sociétés, de plus en plus de personnes deviennent superflues. Cela a suscité beaucoup d’indignation et, comme il n’y a pas d’explications politiques et économiques raisonnables de la part de la classe politique, c’est bien sûr un terrain fertile pour les démagogues comme Trump ».
Le contexte qui explique donc la similitude apparente – une sorte de « détournement sémantique » – entre les discours démagogiques de l’extrême droite populiste et les recettes régénératrices de la gauche réformiste est l’incompréhension de la dynamique historique récente et des causes réelles de la détérioration progressive et inéluctable de la société régie par les « eaux glacées de l’intérêt égoïste ». C’est cette perception aiguë du déclin, aggravée par l’ignorance de ses causes, qui alimente la montée de la vague de colère et de nihilisme qui nourrit le discours xénophobe et rétrograde de l’extrême droite et qui explique, à son tour, l’impuissance des timides propositions redistributives de la gauche réformiste pour contenir la progression de la polarisation sociale.
Ainsi, ni la dénonciation moraliste de la spéculation financière et immobilière, ni l’opposition manichéenne entre capitalisme productif et rentisme parasitaire, ni la croyance vaine dans la capacité supposée de l’État à atténuer les agressions du capital, aucun de ces fétiches ne répond réellement à une analyse rigoureuse qui tienne compte du déclin inexorable du métabolisme socio-naturel régi par la voracité capitaliste. Comme le souligne Jappe, nous sommes face à des boucs émissaires qui visent à conjurer les « bouleversements actuels » avec des remèdes irréalistes issus d’un diagnostic erroné :
« Loin de reconnaître dans les bouleversements actuels l’effet de l’épuisement de la valeur et de la marchandise, de l’argent et du travail, la grande majorité des courants de gauche — y compris ceux qui se prétendent « radicaux » — n’y voient que la nécessité et la possibilité de revenir à un capitalisme plus « équilibré », identifié à un retour au keynésianisme, à un rôle fort de l’État et à une réglementation plus sévère des banques et des finances ».
Quelle est donc la raison fondamentale qui justifie de qualifier la dévastation sociale et naturelle en cours de processus irréversible sous le sceau du « sujet automatique » de la reproduction élargie du capital ?
Il n’est pas possible de comprendre les caractéristiques névralgiques de l’organisation sociale aberrante actuelle sans partir d’un constat crucial : le capitalisme est la seule étape historique dotée d’une dynamique structurelle propre, intrinsèque à sa constitution et à son processus reproductif. Cette sorte de « tapis roulant », de plus en plus rapide et destructeur, n’a existé dans aucune autre organisation sociale ou époque passée.
Postone situe le nœud gordien de la mutation tumorale qui détruit les bases « saines » de la reproduction capitaliste dans la crise progressive du travail salarié en tant qu’axe de cohésion de la totalité sociale. Cet épuisement s’exprime à travers une contradiction insoluble qui configure l’ADN de la relation sociale régie par le « vampire du travail vivant », expression graphique marxiste pour décrire le caractère insatiable du Moloch. Cette dynamique aveugle tend à rendre de plus en plus superflu le travail productif, seule substance de la valeur et source de plus-value pour le capital, par l’incorporation continue d’innovations technologiques permettant d’économiser du travail – voir, sans aller plus loin, l’irruption récente et spectaculaire de l’IA – propulsées par la lutte concurrentielle impitoyable pour la survie du plus apte.
Sous la menace de l’élimination des « perdants », la concurrence entre les capitaux implique une pression permanente pour l’accélération incessante du remplacement du travail vivant par le travail mort, solidifié dans les machines et les nouvelles technologies intégrées à la production. Mais, d’un autre côté, le travail salarié reste la médiation sociale fondamentale pour l’accès à la richesse sociale et la seule source d’extraction de la plus-value de la force de travail. En d’autres termes, en raison de l’augmentation continue de la productivité – qui ralentit toutefois à mesure que le capital devient plus technicisé -, le travail humain devient de plus en plus superflu du point de vue de la création de richesse réelle, mais il reste essentiel à la reproduction capitaliste car le temps de travail est la sève brute qui structure l’ensemble de l’organisme social.
Ainsi, comme le souligne vivement le philosophe Werner Bonefeld, le contraste entre les possibilités encourageantes offertes par la richesse sociale qui pourrait être créée, dans le cadre d’un paradigme socio-économique et écologique radicalement différent, et les calamités de l’inégalité sociale croissante et de la destruction naturelle que nous réserve un mode de production qui « sacrifie des machines humaines dans les pyramides de l’accumulation » ne cesse de s’accentuer :
« Tout progrès social se transforme en calamité. Chaque augmentation de la productivité du travail réduit les heures de travail, mais sous sa forme capitaliste, elle les allonge. L’introduction de machines sophistiquées facilite le travail, mais sous sa forme capitaliste, elle augmente l’intensité du travail. Chaque augmentation de la productivité du travail augmente la richesse matérielle des producteurs, mais sous sa forme capitaliste, elle les appauvrit. Et surtout, la plus grande productivité du travail libère le travail, rend le travail inutile. Mais au lieu de réduire les heures de travail et d’absorber tout le travail dans la production sur la base d’une journée de travail plus courte, libérant ainsi du temps de vie du « royaume de la nécessité », ceux qui sont employés sont exploités de manière plus intensive, tandis que les travailleurs déclarés inutiles finissent dans la poubelle d’un mode de production qui sacrifie les « machines humaines » sur l’autel de l’accumulation.
La dérive irrépressible brièvement décrite a cependant son talon d’Achille : comme le montre l’histoire récente, marquée par des crises de plus en plus violentes et des secousses brutales des « marchés » financiers sombres et explosifs, les augmentations continues de productivité, indispensables pour faire tourner la roue de l’accumulation, ne peuvent être infinies. À partir d’un certain seuil, la contrainte d’augmenter continuellement la productivité du travail réduit la capacité à générer des augmentations futures significatives : il devient de plus en plus difficile de soutenir la fuite en avant de l’automatisation, de la numérisation, de l’Intelligence Artificielle et des autres révolutions technologiques du capitalisme « cognitif » et de l’industrie 4.0, qui reposent toutes également sur une consommation énorme et insoutenable d’énergie et de matériaux. La preuve irréfutable en est qu’aucune solution productive n’a pris le relais, du moins à une échelle suffisamment grande, pour jouer le même rôle névralgique de moteur de la croissance économique et de la création d’emplois que celui exercé – dans une conjoncture, ne l’oublions pas, unique et sans précédent d’abondance inégalée du « pétrole noir » – par l’industrie automobile pendant la phase fordiste précédente des « Trente Glorieuses » tant regrettées. Et c’est ce déclin inexorable du travail productif dans les secteurs industriels matures qui a également provoqué, face à la nécessité impérieuse pour le capital de continuer à assurer le flux de plus-value extraite de la main-d’œuvre, quel que soit le type d’activité qui la génère, la prolifération de secteurs improductifs, inutiles ou carrément écocides, avec en tête la grande majorité des services, l’énorme complexe militaro-industriel, le tourisme de masse et le mastodonte du secteur financier mondial.
Nous sommes, en définitive, face à la cause ultime de la dégradation sociale, des crises récurrentes, de la financiarisation effrénée et de l’expansion des « boulots de merde » – selon la formulation heureuse de l’anthropologue anarchiste David Graeber -, absurdes et totalement dispensables du point de vue de leur utilité sociale, mais essentiels pour faire tourner la « roue du hamster » dans laquelle la société actuelle est piégée sous la coupe de la reproduction élargie du capital.
À aucune autre époque de l’histoire, le temps de travail n’a représenté le seul critère de mesure de la production et de la distribution de la richesse sociale. Une activité aliénante et autotélique – « une fin en soi » – devenue, comme le décrit Nahuel, une sphère autonome par rapport aux autres domaines de la reproduction sociale :
« Les relations ouvertes des sociétés pré-capitalistes se traduisaient souvent par des formes brutales d’autorité directe et de domination personnelle. Dans le capitalisme, ces formes « immédiates » de domination tendent à être supplantées, mais pour être remplacées par une médiation anonyme, abstraite et quasi objective, fondée sur le travail et la valeur. Sous cette nouvelle forme de médiation, les personnes gagnent en autonomie par rapport à l’autorité personnelle, mais voient également leur capacité à contrôler ou à modifier consciemment leur vie et leur travail réduite ».
En fin de compte, les travailleurs salariés ne contrôlent absolument pas leur activité professionnelle, mais sont « dominés » par les exigences et les résultats de cette activité. La pression de ces relations sociales aliénantes génère frustration et colère chez les individus affaiblis et dépendants, et c’est ce malaise aliéné, qui ne comprend pas les causes réelles de la détérioration sociale, qui pousse les « avant-derniers » à déverser leur ressentiment contre les « derniers ».
La haine et le mépris se déversent sur les pauvres et les exclus du « gâteau » en diminution à répartir, qui incarnent le souvenir de l’épée de Damoclès qui pèse sur chacun des travailleurs « intégrés ». Une menace de plus en plus réelle à mesure que progressent les processus de flexibilisation, de déréglementation, de précarisation et de déstabilisation des liens sociaux, professionnels et résidentiels. L’autonomie et la subsistance des individus atomisés dépendent de plus en plus de leur position de pouvoir dans l’échelle sociale et de leur capacité à la maintenir face aux dangers réels et imaginaires.
En effet, l’évolution dégénérative des conditions de travail dans les forteresses du premier monde a mis en évidence le caractère de plus en plus accommodant et défensif des luttes syndicales. Ainsi, on peut sans doute affirmer, comme l’explique Postone, que les vestiges de l’ancien prolétariat sont de plus en plus intéressés à contribuer au maintien de l’illusion de la « croissance » capitaliste et ont donc tendance à coopérer avec la bourgeoisie en se comportant de manière disciplinée, afin de conserver leur emploi, leur patrimoine et leur pouvoir d’achat.
« De plus – et je ne peux ici qu’effleurer ce sujet –, le travail étant considéré comme un moyen nécessaire à la reproduction individuelle dans la société capitaliste, les travailleurs salariés continuent de dépendre de la « croissance » du capital même lorsque les conséquences de leur travail, écologiques ou autres, leur sont préjudiciables ou nuisent à autrui ».
La perte de dynamisme du travail productif-industriel-fordiste et son remplacement par la tertiarisation, la touristification, l’endettement exacerbé et l’extraction croissante de richesse par le biais du rentiérisme immobilier et du circuit secondaire d’accumulation font exploser les inégalités et les dynamiques d’exclusion sociale de larges contingents des classes populaires.
Ainsi, la financiarisation, loin d’être une sphère autonome dont l’hypertrophie exorbitante serait la cause de la spéculation effrénée, représente au contraire la force qui contrebalance la perte de dynamisme du capital productif, grâce à la création massive de monnaie-dette à partir de rien et au gonflement récurrent de bulles financières et immobilières colossales. En d’autres termes, la spéculation inquiétante n’est pas une excroissance tumorale qui parasite un organisme sain, comme le postulent les défenseurs du régénérationnisme progressiste, mais le cataplasme qui permet, grâce à la respiration assistée, à l’organisme social dopé par l’injection massive de la dette mortelle de poursuivre sa fuite en avant. La preuve en est qu’après l’effondrement colossal de la bulle hypothécaire de 2008, on est revenu aux anciennes habitudes – démontrant ainsi la fausseté des lamentations qui prophétisaient un changement de modèle productif après la débâcle – de la réévaluation immobilière démesurée et de l’hypertrophie du casino financier mondial.
Le rentisme – et avec lui, le fossé social profond creusé par la possession ou non de biens immobiliers – devient une valve de sécurité vitale pour le maintien des flux de revenus des couches aisées de la population, au prix d’une aggravation des inégalités entre les possédants et ceux qui sont exclus de l’accès sûr au logement. C’est pourquoi la défense acharnée de la sacro-sainte propriété privée est un pilier essentiel de l’univers idéologique de l’extrême droite, comme le montre l’hystérie délirante anti-occupation omniprésente dans les programmes trash – programmes poubelles – des mass media.
Le transfert massif de richesse « du bas vers le haut », qui représente le jeu à somme nulle de l’expropriation sociale par le biais des revenus immobiliers, touche également des segments sociaux déjà appauvris : les jeunes générations, dont la plupart ont des emplois précaires et mal rémunérés, et les communautés de migrants, dont 70 % n’ont pas accès au logement et sont confrontés à un marché sauvage, où règne le « racisme immobilier ».
Peut-être que le panorama amer brièvement décrit ci-dessus aidera à expliquer un paradoxe apparent :
pourquoi, même en période de croissance économique présumée comme celle que nous connaissons actuellement, avec des niveaux records de population active et un taux de chômage au plus bas, tous les paramètres d’inégalité, d’exclusion sociale et de pauvreté se détériorent-ils de manière significative ?
Le rapport FOESSA – fondation espagnole créée par Cáritas en 1965 pour étudier de manière objective la réalité sociale, économique et culturelle de l’Espagne – a récemment publié, ce qui est peut-être le diagnostic le plus complet de la situation socio-économique du pays. Elle met en garde contre un processus accéléré de fragmentation sociale, aux conséquences dévastatrices pour la polarisation idéologique croissante de la société espagnole :
« L’Espagne se présente à nous comme une société aux contradictions profondes : la macroéconomie (y compris l’emploi) est en croissance, tandis que la vulnérabilité sociale augmente ; nous vivons une modernisation technologique, tandis que l’insécurité, l’incertitude et la polarisation s’amplifient. Cela façonne une société en proie à l’inquiétude, dans laquelle l’exclusion n’est plus un accident mais devient une caractéristique structurelle du modèle socio-économique espagnol. Selon la série, chaque crise creuse la fracture sociale et les reprises ne parviennent pas à la combler. En 2024, l’exclusion sévère était supérieure de 52 % à celle de 2007. Nous vivons dans une société de la peur, où l’insécurité se normalise, où l’on encourage le « sauve qui peut » et où la confiance démocratique s’érode ».
Ce climat social toxique du « sauve qui peut », associé à l’incompréhension des causes qui alimentent la peur et l’insécurité dans la « société de l’inquiétude », constitue un terrain idéal pour la croissance de l’hydre du ressentiment et des guerres entre pauvres attisées par le discours démagogique de l’extrême droite.
Les boucs émissaires
L’intensification des pulsions racistes et xénophobes, alimentée par la rhétorique agressive de l’extrême droite, est une conséquence directe de la toxicité rampante dans un environnement social de plus en plus compétitif et impitoyable. Cela reflète ainsi la nécessité de maximiser l’exploitation « différenciée » des minorités stigmatisées, en attisant la division et la confrontation entre les différents secteurs des classes populaires, afin de détourner l’attention des véritables causes du malaise social. Il s’agit donc d’un alibi idéologique grossier, dont la fonction réelle est de justifier la surexploitation de groupes déjà vulnérables au profit d’une main-d’œuvre abondante, bon marché et disciplinée.
À titre d’exemple de cette hybridation intime, citons la fonction névralgique du « racisme différentialiste » en tant que dispositif idéologique au service de la division et de la confrontation entre différents groupes de travailleurs dans le but de « minimiser les coûts de production », comme le reflète l’argumentation suivante du philosophe marxiste Francisco Fernández Buey :
« Ainsi, les fonctions de ce système dans lequel le racisme différentialiste apparaît comme une « formule magique » sont essentiellement au nombre de deux : il permet d’augmenter ou de réduire le nombre de personnes disponibles pour les salaires les plus bas et les tâches les moins gratifiantes et, deuxièmement, il fournit une base non méritocratique pour justifier l’inégalité, ce qui permet à son tour de rémunérer beaucoup moins une partie de la main-d’œuvre, ce qui ne serait pas possible sur la base du mérite ».
Le sociologue Emmanuel Rodríguez approfondit le contexte économique et politique qui constitue la base matérielle de « l’intégration sociale réactionnaire », fondée sur la justification de la discrimination flagrante d’une partie de la main-d’œuvre en attisant les instincts primaires de la concurrence entre les classes populaires natives et étrangères :
« Au-delà de la rhétorique, la base « matérielle » du projet politique, qui sous-tend d’une manière ou d’une autre toutes les formes politiques de l’intégration sociale réactionnaire — du néofascisme et du populisme de droite à la social-démocratie nationale et au « rougebrunisme » —, n’est pas difficile à deviner. Il s’agit de garantir un flux ordonné de main-d’œuvre bon marché vers les pays riches, ce qui constitue aujourd’hui l’un des axes centraux des politiques publiques dans presque tous les pays occidentaux. La classe moyenne restante, mais aussi de nombreux secteurs prolétarisés, dépendent du travail migrant à bas prix qui garantit leur reproduction (garde d’enfants, soins aux personnes âgées et ménage) ».
Il s’agit, en fin de compte, de garantir le flux de main-d’œuvre bon marché pour les secteurs clés de la reproduction sociale, de plus en plus nécessaire dans une société vieillissante comme la société espagnole, en justifiant la surexploitation des migrants par le discours raciste du « espagnol d’abord » et en attisant les craintes primitives de la perte de leur position sociale, de leurs racines culturelles et de la détérioration des prestations publiques causées par « l’invasion incontrôlée » des étrangers.
L’autre bête noire par excellence de la rhétorique réactionnaire, la soi-disant « idéologie du genre », qui s’inscrit dans l’attaque virulente contre le féminisme et le mouvement LGTBIQ, a également une base matérielle et idéologique solide dans la défense acharnée de la famille nucléaire, en tant que cellule de base de la reproduction sociale visant à préserver la chaîne de montage qui produit une main-d’œuvre apte au travail.
Il existe donc un lien étroit entre la sauvegarde des structures patriarcales traditionnelles, en vigueur dans les foyers où se déroulent les tâches reproductives – en réalité, une subvention gratuite pour le capital – et les besoins pressants de réduire au maximum le coût de la main-d’œuvre, tout en préservant l’ordre moral et le patrimoine familial.
La description suivante du « schéma reproductif majoritaire », formulée par le collectif féministe « Precarias a la Deriva » – « Précaires à la dérive » -, souligne la nécessité de garantir l’efficacité « biologique et sociale » et la contribution essentielle au maintien de l’ordre établi que procure « la famille nucléaire patriarcale » :
« Par schéma reproductif majoritaire, nous entendons la famille nucléaire patriarcale avec une forte division sexuelle du travail qui détermine la division entre le public et le privé, la production et la reproduction ; il s’agit sans aucun doute d’une famille de classe moyenne et blanche, héritière légitime de la famille bourgeoise du XIXe siècle, et étendue comme modèle (attention, pas nécessairement comme expérience) à presque toutes les autres couches sociales au cours de la première moitié du XXe siècle. Ce schéma maximise la reproduction, au sens de Bourdieu, biologique et sociale, tant en ce qui concerne la transmission de l’héritage que les soins apportés à la descendance en étroite collaboration avec l’État et le maintien de l’ordre moral.
Mais sans aucun doute, le domaine névralgique – qui se cache toujours derrière les louanges rétrogrades du mythe de la famille comme « communauté solidaire » – dans lequel la famille devient, comme le souligne Nuria Alabao, en période de précarité massive de l’emploi et de manque d’accès au logement pour les jeunes générations, est celui de la sacro-sainte institution de l’héritage : « Se reproduire, c’est reproduire la classe sociale, et cela a aussi une dimension matérielle.
La famille est essentielle à la reproduction des classes dans le capitalisme, où l’héritage, la transmission de la propriété et la dette sont des piliers sans lesquels il est beaucoup plus difficile d’imaginer l’accumulation de capital ».
C’est donc la constatation du lien étroit qui existe entre les deux sphères de la « fabrique sociale » et de l’importance extraordinaire du contrôle sur les processus et les environnements « privés » où se développent la reproduction de la main-d’œuvre et de la classe sociale qui permet de comprendre pleinement l’accent mis par le discours réactionnaire sur la défense de la famille et la critique de l’« inquiétante » idéologie du genre et autres déviations « dissolvantes », qui remettent en question les piliers de la civilisation chrétienne occidentale millénaire.
Ce cocktail explosif de fatalisme, de ressentiment, de construction d’ennemis imaginaires et de nostalgie d’un passé mythique est le terreau idéal pour l’émergence, comme le décrit la philosophe Wendy Brown, de leaders messianiques qui promettent de restaurer cet Eden immaculé qui n’a en réalité jamais existé :
« Le détrônement était facilement attribuable aux migrants et aux minorités qui volaient les emplois, ainsi qu’à d’autres bénéficiaires imaginaires qui ne méritaient pas l’inclusion libérale, courtisés par les élites et les mondialistes. Cette figure provenait d’un passé mythique où les familles étaient heureuses, stables et hétérosexuelles, où les femmes et les minorités raciales étaient à leur place, où les quartiers étaient ordonnés, sûrs et homogènes, et où un christianisme et une blancheur hégémoniques constituaient l’identité manifeste, la puissance et la fierté de la nation et de l’Occident. Face aux invasions d’autres peuples, idées, lois, cultures et religions, c’est le monde féérique que les dirigeants populistes de droite promettent de protéger et de restaurer.
Mais s’il y a un domaine où l’irrationalisme fanatique du discours ultra atteint son paroxysme, c’est bien celui du déni climatique suicidaire et des invectives rageuses contre « l’idéologie verte », la durabilité et la transition écologique. Cependant, une telle absurdité a également une base matérielle, habilement exploitée par la propagande de l’extrême droite. Cette série de délires populistes, enveloppée dans un « cochisme » exacerbé et dans la défense rhétorique des secteurs agricoles et industriels traditionnels touchés par les objectifs de décarbonisation, touche profondément les travailleurs qui voient leur subsistance menacée par les reconversions menées vers la fameuse « transition énergétique ». Les contradictions objectives entre les mesures de « réduction des émissions » et la rentabilité du capital, ainsi que les impasses dans lesquelles se trouvent les collectifs de travailleurs des secteurs toxiques, sont donc exploitées par l’extrême droite pour entonner un carpe diem aux conséquences catastrophiques, comme le montrent les récentes catastrophes telles que la tempête Dana à Valence.
Nous vivons donc une période sombre. Face à l’extension imparable de la vague réactionnaire, avec sa démagogie efficace pour exploiter le ressentiment généré par la dégénérescence accélérée de la totalité sociale capitaliste, et l’impuissance réformiste de plus en plus marquée à atténuer les causes profondes qui déclenchent l’expansion sociale de l’irrationalisme le plus décomplexé, des questions angoissantes se posent quant à la possibilité de développer des formes de lutte sociale réellement émancipatrices, qui s’efforcent de contrer le marasme de rancœur et de tension qui envahit le tissu social.
Comment lutter pour construire une alternative de société et de pouvoir antagoniste alors que les classes populaires, premières victimes du rouleau compresseur de l’oppression capitaliste et de l’État bourgeois qui la soutient, semblent avoir perdu l’espoir que rien d’autre que l’existant ne soit même concevable ?
Face à la rhétorique rétrograde de l’extrême droite et au conformisme résigné du réformisme de réduction des dommages, il ne reste que l’audace d’aller au-delà des cadres usés et conformistes auxquels nous conduit la sombre réalité existante. Renforcer jour après jour les luttes et les résistances menées par les collectifs qui, dans ces quartiers auxquels faisait allusion la démagogie réactionnaire de l’extrême droite, s’organisent pour combattre quotidiennement la violence croissante exercée sur les classes populaires. Sinon, la barbarie à feu doux que nous impose la dégradation inexorable du capital sera le seul horizon possible.
Le résumé que nous offre Holloway sur la nécessité de « partir du petit », en dehors des structures de l’État, en développant des projets de résistance populaire et de transformation radicale de la vie quotidienne, illustre l’essence de la lutte « du faire contre le travail qui produit du capital » :
« Il existe des millions d’initiatives et d’expériences créées consciemment en dehors des structures de l’État : des milliers et des milliers de révoltes et d’expériences à travers le monde où les gens disent « Non, nous n’accepterons pas l’empire de l’argent, nous n’accepterons pas la domination du capital, nous ferons les choses différemment ». Occupations de maisons, centres sociaux, jardins communautaires, radios alternatives, mouvements de logiciels libres, rébellions paysannes où les gens disent « Ça suffit ! Maintenant, ce sont les gens qui vont diriger », occupations d’usines, événements universitaires comme celui-ci où étudiants et professeurs se sont mis d’accord pour se concentrer sur la seule question scientifique qui nous reste, à savoir : comment pouvons-nous arrêter la fuite en avant de l’humanité vers l’autodestruction ?
Les problèmes auxquels sont confrontés les enclaves précaires de résistance et de construction de nouvelles relations sociales sont évidemment redoutables et les obstacles à l’expansion de ces « fissures dans le mur épais du pouvoir » sont sans aucun doute cyclopéens, face à la brutalité croissante de l’appareil répressif du capital.
Mais il n’y a pas d’autre alternative, pour lutter contre la démagogie rétrograde de la caverne ultra, que de « faire les choses différemment », en combinant la lutte quotidienne pour des conditions de vie dignes avec la construction de nouvelles formes d’organisation de la vie communautaire dans lesquelles les relations ne sont pas médiatisées par l’échange de travail salarié.
L’appel simultané à combattre le réformisme de la « comptabilité électorale » et à « renforcer les scénarios imprévus de l’action collective » renvoie au manuel magistral proposé par le philosophe Manuel Sacristán :
« Cette politique a deux critères : ne pas se tromper et ne pas se dénaturer. Ne pas se tromper avec les comptes de « Perette et le pot au lait » réformiste ni avec la foi gauchiste dans la loterie historique. Ne pas se dénaturer : ne pas rabaisser, ne pas élaborer de programmes déduits de prétendues voies gradualistes vers le socialisme, mais s’en tenir à des plateformes en phase avec la lutte de classes quotidienne et en fonction du rapport de forces à chaque instant, mais sur la base d’un programme qu’il ne vaut pas la peine d’appeler maximal car c’est le seul : le communisme ».
Ce qui est en tout cas faisable et en même temps encourageant, comme le souligne Norbert Trenkle, c’est la possibilité de créer, au cours du développement de ces germes de résistances populaires qui surgissent partout face à l’agression d’un capitalisme déchaîné, « de nouvelles formes de liens » à caractère préfiguratif, de graines d’un monde nouveau :
« La tâche la plus importante qui incombe actuellement aux mouvements émancipateurs consiste à créer de nouvelles formes d’organisation et de lien qui, d’une certaine manière, anticipent cette nouvelle société. Ce n’est que si nous y parvenons qu’il y aura une perspective au-delà du travail abstrait, de la production de marchandises et de l’État ».
Hic Rhodus, hic salta.
Alfredo Apilánez

Bonjour
Merci pour cette excellente analyse et votre traduction. « Le rentisme – et avec lui, le fossé social profond creusé par la possession ou non de biens immobiliers – devient une valve de sécurité vitale pour le maintien des flux de revenus des couches aisées de la population, au prix d’une aggravation des inégalités entre les possédants et ceux qui sont exclus de l’accès sûr au logement »
». Militante pour le droit au logement, confrontée toujours les jours à cette injustice fondamentale de ne pas avoir de toit, c’est en effet le constat fait au quotidien. Si les droits humains fondamentaux étaient respectés, le capitalisme n’existerait pas ! Samantha
Voici la réponse d´Alfredo à ton commentaire Samantha, tel que je viens de la traduire en français :
Merci beaucoup Samantha pour ta généreuse appréciation, je suis ravi que le texte ait suscité ton intérêt. Je travaille moi aussi depuis quelque temps déjà sur le thème du logement et je partage pleinement l’avis selon lequel il s’agit actuellement de la principale ligne de fracture de la fiction de paix sociale que nous vivons dans l’Occident « civilisé ».
Salutations et de nouveau mes remerciements. Alfredo