L’IMAGINAIRE AU POUVOIR de Vincent Gerber

Imaginer pour transformer

Dans L’imaginaire au pouvoir, Vincent Gerber explore la puissance critique et transformatrice de la science-fiction politique et des utopies. L’ouvrage, accessible et conceptuellement fertile, résonne profondément avec les préoccupations de l’écologie sociale communaliste : comment nourrir l’action sans l’engluer dans un dogme ? Comment rouvrir des horizons d’émancipation dans un temps saturé de fatalisme ? Comment faire de la fiction non un refuge, mais un laboratoire du possible ?

Certains livres ne se contentent pas d’ajouter des idées : ils déplacent les conditions mêmes de la pensée politique. Gerber n’impose pas une définition de l’utopie — il s’en garde bien — mais il rappelle que sans imagination, aucune transformation sociale n’est envisageable. L’avenir, devenu rare dans les débats politiques, doit retrouver sa place. Comme le souligne Yannick Rumpala, cité dans l’ouvrage : « Le passé est souvent utilisé pour éclairer le présent. Mais le futur semble l’être beaucoup moins. »1 Pour une pensée communaliste attentive à la construction d’institutions démocratiques vivantes et préfiguratives, l’avertissement est essentiel : l’histoire seule ne suffit plus ; elle doit être prolongée par un horizon.

Dans cette perspective, la science-fiction apparaît comme un véritable laboratoire politique. Trop souvent réduite à ses dystopies, elle recèle pourtant des ressources pour imaginer d’autres mondes et d’autres formes d’organisation. Elle devient un espace d’expérimentation institutionnelle, où se testent crises, assemblées, confédérations ou équilibres techniques repensés. Comme le rappelle une autrice écoféministe citée dans le livre : « Nous sommes très bons pour savoir ce que nous ne voulons pas… mais plus puissants lorsque nous avons au moins un semblant de vision de ce que nous voulons. »2 L’utopie n’est donc pas un ornement : elle façonne une capacité collective d’agir. Gerber le formule lui-même avec justesse : « L’utopie est composée d’images, d’espoirs, de symboles… capables de faciliter l’action collective. »3 La fiction devient alors une méthode pour penser autrement, pour éprouver des formes émergentes, pour dépasser l’horizon étroit du présent.

Encore faut-il que cette utopie reste vivante. Gerber rappelle, dans la lignée libertaire, qu’une utopie n’est crédible que si elle accepte sa propre incomplétude. Une utopie figée, sûre d’elle-même, devient vite excluante : le « soyez comme nous » engendre mécaniquement le « vous êtes contre nous ». D’où l’importance du passage qu’il cite : « Par son essence révolutionnaire, son “énergie anti-fatalisme”, (…) l’utopie peut représenter une porte de salut (…) à condition d’avoir conscience de ses ambiguïtés et de la considérer comme un voyage plutôt que comme une fin. »4 Une telle vision rejoint directement l’idée communaliste du pouvoir instituant : la démocratie n’est pas un état stable, mais une activité toujours recommencée.

Ce mouvement se retrouve chez H.G. Wells, que Gerber mobilise pour penser l’utopie comme dynamique plutôt que comme forme figée : « L’utopie moderne doit être non pas statique, mais cinétique… Nous ne bâtissons plus de citadelles, mais des vaisseaux qui évoluent continuellement. »5 Cette conception rejoint l’appel de Jérôme Baschet à « rouvrir des possibles vers une multiplicité de mondes… non capitalistes ». L’enjeu n’est pas de concevoir un monde alternatif unique, stabilisé, mais de multiplier les trajectoires possibles, situées, hétérogènes, capables de déborder les formes dominantes. Une utopie vivante devient ainsi une constellation de trajectoires — et c’est précisément là que l’écologie sociale propose son corollaire institutionnel : la confédération de communes libres, seule capable d’articuler une diversité réelle sans la réduire, tout en entretenant des engagements mutuels. La pluralité imaginée trouve alors sa traduction politique : un ensemble de communes autonomes mais interdépendantes, où l’unité ne signifie jamais uniformisation. La pluralité symbolique devient, dans cette perspective, une pluralité instituée.

Si Gerber insiste sur les promesses de l’utopie, il en souligne aussi la nécessaire lucidité. Les récits dystopiques ou post-apocalyptiques peuvent nourrir la résignation aussi bien que la critique ; mais cette ambivalence ne disqualifie pas l’utopie, elle oblige à la maintenir vivante et critique. « Les utopies… ne présentent pas un programme mais un encouragement à penser »6, écrit-il. La pensée utopique doit elle-même rester en mouvement.

C’est à ce point que Gerber rejoint Murray Bookchin, pour qui l’imagination n’est pas un supplément d’âme mais une véritable force historique : « Rarement il n’a été aussi crucial de stimuler l’imagination pour créer des alternatives radicalement nouvelles… Lorsque l’imagination s’atrophie, le concret de la pensée utopique peut être son tonifiant le plus rajeunissant. »7 Autrement dit, lorsque notre capacité à envisager d’autres mondes se rétrécit, ce sont précisément les exercices d’utopie — même modestes, même spéculatifs — qui redonnent de l’élan, rechargent la pensée critique et rendent à nouveau possible l’invention collective. Sans cette vitalité imaginative, les institutions démocratiques se referment sur elles-mêmes ; sans utopie, elles perdent leur capacité à se transformer. L’imaginaire n’est pas extérieur à la politique : il en constitue la condition de possibilité.

Dès lors, l’utopie, précisément parce qu’elle est imparfaite, demeure nécessaire. Elle ouvre une brèche dans le sentiment d’impuissance généralisé. Gerber rappelle : « Avoir une image désirable vers laquelle tendre ne portera pas l’assurance de la réaliser… mais elle aidera à lutter contre le sentiment d’impuissance. »8 Et encore : « Imaginer et contester “ce qui est”… ne sera jamais suffisant. Mais ne pas le faire nous condamne à coup sûr. »9 Une utopie mouvante, critique, ouverte devient alors une véritable force instituante : elle ne décrit pas le monde futur, mais elle nous aide à croire qu’il peut changer — et nous pousse à inventer les institutions capables de le faire advenir.

Ainsi, L’imaginaire au pouvoir rappelle une vérité trop souvent oubliée : le possible commence dans l’imagination, et l’imagination est déjà un acte politique.


L’imaginaire au pouvoir. Science-fiction politique et utopies par Vincent Gerber — Le Passager clandestin, 2024 

Rebond :

« L’imaginaire au pouvoir » de Vincent Gerber

Une recension de Caroline Dinet | 26 décembre 2024 | pour  topophile -> https://topophile.net/savoir/limaginaire-au-pouvoir-de-vincent-gerber/


Notes :

  1. Vincent Gerber cite Yannick Rumpala, L’IMAGINAIRE AU POURVOIR, LITTÉRATURE MIROIR, p13
  2. Vincent Gerber cite l’autrice et militante écoféministe Starhawk, L’IMAGINAIRE AU POURVOIR, LITTÉRATURE MIROIR, p27
  3. Vincent Gerber cite l’historien anarchiste Gaetano Manfredonia, L’IMAGINAIRE AU POURVOIR, LE CRÉPUSCULE DES UTOPIES, p101
  4. Vincent Gerber, L’IMAGINAIRE AU POUVOIR, L’APPORT LIBERTAIRE p122
  5. Vincent Gerber, L’IMAGINAIRE AU POUVOIR, L’APPORT LIBERTAIRE p125
  6. Vincent Gerber, L’IMAGINAIRE AU POURVOIR, OUVRIR LES POSSIBLES p138
  7. Vincent Gerber, L’IMAGINAIRE AU POUVOIR, OUVRIR LES POSSIBLES p141
  8. Vincent Gerber, L’IMAGINAIRE AU POURVOIR, OUVRIR LES POSSIBLES p146-147
  9. Ibid
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