L’imbécile et l’impossible délivrance contre l’autonomie

Pourquoi publier ce texte de Nicolas Caseaux sur L’Atelier ?

Ce texte fait écho aux analyses que nous développons à L’Atelier à partir d’une écologie sociale communaliste vivante, orientée vers la reconstruction de Communes libres et confédérées.

En opposant le « fantasme de délivrance » à la quête d’autonomie, Nicolas Caseaux – dans le sillage d’Aurélien Berlan – met en lumière une confusion centrale : assimiler la liberté à l’exonération des nécessités matérielles et politiques. Cette conception, présente aussi bien dans les libéralismes que dans certains marxismes contemporains (dont celui de Slavoj Žižek), tend à reconduire les structures mêmes de la domination.

L’écologie sociale affirme au contraire qu’il n’y a pas de liberté sans réappropriation collective des conditions matérielles de l’existence, sans démocratie directe à échelle humaine, sans institutions ancrées dans des communautés capables de décider par elles-mêmes — ce que nous appelons des Communes libres et confédérées. La centralisation étatique, l’industrialisme et la mégamachine technobureaucratique ne sont pas des instruments neutres : ils engendrent hiérarchie, aliénation et dépossession, et portent désormais en eux une dynamique mortifère.

Nous relayons donc ce texte parce qu’il pose une question décisive : peut-on vouloir l’émancipation tout en conservant les formes sociales qui rendent la domination inévitable ?

Sortir du mythe de la délivrance, c’est rouvrir la voie d’une transformation fondée sur l’autonomie matérielle, la démocratie directe et le respect des limites de la nature, dont nous sommes, dans un monde remis à l’endroit, une part consciente et responsable.


L’IMBÉCILE ET IMPOSSIBLE DÉLIVRANCE (Slavoj Žižek) CONTRE L’AUTONOMIE (Aurélien Berlan)

Docteur ès lettres, directeur international de l’Institut de Birkbeck pour les humanités de l’université de Londres, professeur invité à l’université de New York, chercheur principal au département de philosophie de l’université de Ljubljan en Slovénie, professeur de philosophie et de psychanalyse à la European Graduate School (EGS), une prestigieuse université privée située en Suisse, Slavoj Žižek est – paradoxalement – un des penseurs de gauche les plus connus au monde.

Pourquoi « paradoxalement » ? Parce que si les gens de gauche comprenaient réellement ce qu’est l’État et le capitalisme, si la gauche était réellement le camp qui s’oppose aux systèmes de domination, rien qu’à la lecture de son CV, un type comme Žižek serait immédiatement perçu pour l’imposteur qu’il est. On ne barbote pas dans les hautes sphères de l’institution universitaire internationale sans être en (bonne) partie un produit avantageux (autrement dit un idiot utile) du système. Du système – État, capitalisme – qui a conçu l’université comme moyen de produire la main d’œuvre et le conditionnement culturel dont il a besoin (comme « moyen de diriger les opinions politiques et morales », comme l’a formulé un des pères fondateurs de l’université moderne). Plus un individu est bardé de diplômes et de postes académiques prestigieux, plus il devrait être suspect aux yeux de celles et ceux qui prétendent s’opposer aux institutions dominantes.

Mais dans un monde à l’envers, les gens de gauche n’y comprennent rien et la gauche sert essentiellement d’industrie de la récupération et du recyclage de la contestation au profit du technocapitalisme.

Et donc le brave Žižek, en bon communiste adoubé par l’institution académique de l’État et du capitalisme, exècre l’idée de petites communautés autogouvernées, locales, rudimentaires sur le plan technique. En bon communiste, il veut que de grandes organisations et/ou de grandes machines prennent en charge la société. Et la plupart des penseuses et penseurs de gauche les plus renommé∙es pensent comme lui. Les socialistes ou communistes à la Žižek voient dans l’État, le capitalisme et le développement technologique des facteurs « de libération, d’affranchissement à l’égard du “règne de la nécessité” », comme le formule Aurélien Berlan dans son excellent ouvrage intitulé Terre et Liberté – La quête d’autonomie contre le fantasme de délivrance (La Lenteur, 2021). Dans la suite de ce texte, toutes les citations dont j’userai sont tirées de ce même livre.

Comme « tous les partisans du progrès industriel, qu’ils soient de gauche ou de droite, marxistes ou libéraux », Žižek adhère à une conception de la liberté comme affranchissement « des “nécessités” matérielles et sociopolitiques de la vie humaine ». La liberté, pour tous ces gens-là, est associée au « fait d’être débarrassé, exonéré d’un certain nombre de tâches pénibles liées à notre condition d’“animaux politiques”. Il semble que ces tâches soient de deux sortes. Soit il s’agit d’obligations politiques au sens large, liées à la pluralité humaine et à ce qui en découle : la nécessaire coexistence avec les autres, dont il est si difficile de se passer, mais qui sont tellement difficiles à supporter. Soit il s’agit d’exigences liées à notre vie matérielle et physique, c’est-à-dire à notre part animale, au fait que nous ne sommes pas de purs esprits, mais des êtres vivants qui ressentent le besoin, le plaisir et la souffrance, et sont sujets à la maladie et la mort. »

En d’autres termes, leur conception de la liberté est un « désir obsessionnel d’être délivré des pesanteurs associées traditionnellement à la condition humaine, […] des nécessités matérielles du quotidien, […] chronophages et généralement considérées comme assommantes : se procurer de quoi manger, boire et se chauffer, faire la cuisine, le ménage, la vaisselle et la lessive, s’occuper des personnes dépendantes qui nous entourent (jeunes enfants, parents âgés, proches malades ou handicapés, etc.), construire et entretenir son habitat, etc. » D’être déchargé « du poids des activités politiques, avec ce qu’elles impliquent de conflits et de compromis avec les autres, d’assemblées interminables et de “discussions journalières” ».

Il n’en résulte pas une « aliénation modérée » ou « raisonnable », comme l’espèrent idiotement Žižek et ses épigones, mais un système écrasant de domination.

Car « pour être délivré des nécessités de la vie quotidienne, la seule voie reste de se défausser sur les autres des efforts nécessaires pour satisfaire nos besoins, c’est-à-dire de leur faire faire les tâches correspondantes. Ce qui suppose de les y contraindre, par la force et/ou d’autres stratagèmes : en pratique, la délivrance matérielle passe par la domination sociale. Elle en constitue même le signe distinctif, plus sûr que la violence physique. Car une personne en position de domination peut ne jamais avoir à recourir elle-même à la force, soit parce qu’elle la délègue, soit parce que la conscience que la violence plane au-dessus de leur tête suffit pour que les dominés acceptent de prendre en charge une partie des besoins de leurs maîtres. Par contre, l’histoire montre que les dominants se sont toujours délestés d’un certain nombre de tâches matérielles sur les groupes qu’ils dominaient, qu’il s’agisse des femmes, des esclaves, des serfs ou des ouvriers. Ils leur font faire les tâches domestiques routinières et les travaux pénibles et, dans l’idéal, ils font faire le travail de surveillance et de répression de leurs subordonnés à certains d’entre eux, qu’il s’agisse d’intendants, de contremaîtres ou de policiers, afin d’être délivrés également de ces tâches politiques fastidieuses et pénibles.

Dominer, c’est donc faire faire. Dans cette expression, les deux occurrences du verbe “faire” n’ont pas le même sens. Alors que la seconde désigne un “faire” réel, c’est-à-dire une activité physique (en général, cette occurrence est remplacée par le verbe désignant la pratique en question : faire laver ses vêtements, construire sa maison, etc.), la première est en fait synonyme de “donner l’ordre de”. Celui qui “fait faire” les choses aux autres ne fait rien, il se contente de leur dire ce qu’il faut faire. En articulant la question du commandement à celle de la délivrance, cette expression constitue la formule clef de la domination sociale, qui repose toujours sur la séparation entre exécutants qui font et dirigeants qui font faire. »

C’est ainsi qu’en « mettant le travail des uns à disposition de ceux qui ont les moyens financiers de se l’approprier, le marché met de fait les pauvres à disposition des riches. C’est un dispositif qui accroît le pouvoir de ceux et celles qui ont de l’argent, sur les choses comme sur les personnes. »

Et ce que les crétins comme Žižek refusent de voir (en partie, sans doute, parce que leur salaire et leur position sociale confortable les en dissuadent), c’est qu’« à défaut d’avoir apporté, enfin, la liberté à toutes et à tous, la modernité occidentale a en fait diffusé une conception désastreuse de l’émancipation dans laquelle l’exonération des tâches liées à la subsistance, qui a toujours caractérisé les classes dominantes, a fini par éclipser l’objectif originel d’abolir les rapports de domination sociale. Et en soutenant, sur le plan de l’imaginaire, le développement industriel, cette conception est aussi l’un des vecteurs du désastre écologique en cours. Voilà pourquoi la “question naturelle” ne peut être séparée de la “question sociale” : “Fin du monde, fin du mois, même combat !” »

Parce qu’en effet, cette aspiration à la délivrance des nécessités matérielles de la vie a toujours caractérisé les classes dominantes, non les classes populaires (« les classes populaires ne voulaient pas tant être délivrées du travail que de l’oppression et du surtravail que les puissants leur imposaient pour se décharger, eux, des “basses tâches matérielles” »), non les sociétés autochtones, tribales, de chasse-cueillette, etc. Toutes celles-là aspiraient et aspirent à un autre genre de liberté, le seul digne de ce nom.

« S’émanciper, pour les classes populaires, ce n’est donc pas être libéré des tâches liées à la vie quotidienne, mais abolir les rapports de domination. » D’où, à travers l’histoire, ces « luttes récurrentes pour la défense des biens communs et le droit à la terre », ces « tentatives pour aller chercher ailleurs ces conditions de la liberté », qui « témoignent d’un désir de vivre sans maître, non d’être déchargé de la “nécessité” ».

« Pour nommer cette liberté, nous parlons souvent d’autonomie. Mais il ne s’agit pas seulement de “se donner ses propres lois”, comme le suggère l’étymologie. Sous ce sens juridico-politique, il y a désormais une signification matérielle : “pourvoir à ses propres besoins”. Parler d’autonomie alimentaire ou énergétique, c’est en effet vouloir reprendre ses conditions de vie en main, renouer avec les pratiques de subsistance qui ont caractérisé les modes de vie des classes populaires occidentales, notamment paysannes, jusqu’au milieu du XXe siècle — et qui caractérisent encore une partie de la population des pays du Sud. »

D’ailleurs,

« ce sont les écoféministes de la “perspective de la subsistance” qui ont formulé la conception la plus aboutie de la liberté comme autonomie. En revalorisant les activités de subsistance (la production locale de biens destinés à satisfaire les besoins de celles et ceux qui les produisent, par opposition à la fabrication industrielle de marchandises), elles rompent avec le désir de délivrance, qui aboutit à faire faire à des salariés, des femmes ou des esclaves ce que l’on veut avoir sans se donner la peine de le faire soi-même. »

Pour ces écoféministes :

« l’émancipation des femmes ne consiste pas à se “hausser” à la conception extraterrestre de la liberté comme “dépassement de la nécessité”. Non seulement parce qu’un tel alignement est un acte de soumission intellectuelle (s’émanciper, est-ce suivre le modèle dominant ?), mais parce que cette idéologie, en prétendant se hisser au-dessus de l’immanence de la vie, ne peut être que mortifère, en invitant à se nier comme être incarné. L’émancipation féminine consiste plutôt, pour [Maria] Mies, à faire redescendre les hommes sur terre, pour leur faire prendre conscience des réalités de la vie quotidienne et du fait qu’elles ne sont pas “extérieures” à eux, pas plus que nos corps ne nous sont étrangers. Quitte à parler le langage de la “nécessité” qui travestit les choix de vie en données inéluctables, il faut donc aider les hommes à rétablir une “relation vivante” avec ces nécessités, à les considérer comme leurs nécessités d’êtres vivants et non comme des nécessités qui leur seraient imposées de l’extérieur. Une fois dépassé le déni de réalité, il sera plus facile de partager équitablement le fardeau du quotidien, ainsi que les joies et les plaisirs simples qui y sont liés.

Et il sera alors possible d’imaginer une autre forme de liberté — non pas une liberté acosmique basée sur la transcendance, comme chez Sartre, mais une liberté dans le monde, comme chez Maurice Merleau-Ponty. Telle est la condition pour cesser d’identifier la liberté à la domination, comme l’ont tacitement fait la plupart des philosophies de la liberté, en la confondant avec la délivrance. Au-delà des femmes, ce geste écoféministe a donc une portée universelle. »

Il s’agit donc de « reconstruire des interdépendances personnelles permettant de desserrer l’étau des dépendances anonymes, et ce dans l’égalité. L’autonomie ne consiste pas à se débrouiller tout seul, mais à s’inscrire dans un monde d’interconnaissance où les obligations réciproques et les règles partagées tissent des liens de solidarité qui libèrent des formes de domination impersonnelles. »

Il s’agit d’« assurer notre subsistance » nous-mêmes, c’est-à-dire « pourvoir à nos propres besoins, faire par nos propres moyens et vivre de nos propres ressources » (des « principes qui ont régi la vie de l’immense majorité des humains jusqu’au milieu du siècle dernier, même dans le monde occidental »). Ce qui implique de lutter contre les institutions et les systèmes de domination en place. Impossible de construire d’autres mondes « sans lutter contre l’existant ».

« À l’image absurde de la conquête spatiale comme libération, il est temps d’opposer une conception de la liberté qui ne cherche pas à dépasser nos conditions de vie sur terre, mais à être compatibles avec elles. C’est-à-dire de nous émanciper du fantasme de délivrance, pour réconcilier terre et liberté. Et à cette fin, nul besoin d’innover, mais de renouer avec la tradition cachée contre laquelle le fantasme de délivrance s’est imposé : la quête d’autonomie telle qu’elle a été portée par les subalternes qui ont su mépriser les modèles de vie aliénants des classes dominantes. »

« Si toute société est structurée par un certain imaginaire, nous ne changerons pas la société actuelle sans nous libérer du rêve qui la hante, celui d’être délivrés des nécessités sociopolitiques et matérielles de la vie humaine. »

Renouer avec la prise en charge collective des nécessités sociopolitiques et matérielles de la vie humaine implique de disloquer les gigantesques organisations sociales, les sociétés de masse, afin de recréer des sociétés à taille humaine (le genre de société que les Žižek du monde détestent). Pour la bonne raison que la petite taille, la taille humaine, est la seule compatible avec la démocratie (« directe », les autres variantes relevant de l’oxymore). Dans toute l’histoire humaine, les seules sociétés dont tous les membres participaient directement à l’élaboration des règles qu’ils et elles se donnaient furent des sociétés de (très) petite taille – sociétés de chasse-cueillette, horticultrices, etc. La taille n’est pas juste un problème accessoire, secondaire, c’est une (la ?) variable cruciale. On ne s’organise pas à 100 comme à 10 000, 100 000 ou 1 000 000. Plus l’effectif augmente, plus des mécanismes de délégation (de confiscation) du pouvoir doivent être mis en place, et plus la structure sociale se rigidifie.

Renouer avec la prise en charge collective des nécessités sociopolitiques et matérielles de la vie humaine implique donc aussi de désindustrialiser et détechnologiser les sociétés humaines. L’industrie et les technologies modernes, qui exigent une société de masse et une immense division spécialisée et hiérarchique du travail, sont fondamentalement incompatibles avec la démocratie (et également, ce qui n’est sans doute pas fortuit, avec la préservation de la nature).

Terrible ironie. Si nous ne vivons pas du tout dans des sociétés réellement démocratiques, si nous sommes à ce point dépossédé∙es, si la planète est impitoyablement ravagée, c’est parce que l’État, le capitalisme, la technocratie poursuivent leur course à la puissance, bien entendu, mais c’est aussi, en partie, parce que la gauche a pour maîtres à penser d’éminents couillons, comme Žižek, qui haïssent et rejettent agressivement les seules conditions sociales réellement compatibles avec l’autonomie individuelle et collective, avec la démocratie, avec le respect de la biosphère.

Nicolas Casaux

Souce : https://www.facebook.com/share/r/1CDwvu71p6/


Pour prolonger la réflexion

Puisque l’on évoque ici la philosophie d’Europe centrale — en l’occurrence tchèque —, plutôt que de s’en tenir aux figures surmédiatisées comme Slavoj Žižek, Il serait sans nul doute plus éclairant et plus profitable de (re)lire Karel Kosík, notamment La Dialectique du concret — nettement moins médiatisé, ce qui n’est peut-être pas un hasard…

Nous avions d’ailleurs consacré un article à cet ouvrage : « La dialectique du concret » de Karel Kosik

Partagez ...

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.