Le texte que nous partageons aujourd’hui — « Contre-mouvement social », future entrée de l’Abécédaire de la critique de la valeur-dissociation de Crise & Critique — pose avec une grande rigueur une question que nous ne pouvons éluder : à quelles conditions une lutte sociale cesse-t-elle de reconduire le système qu’elle prétend combattre ?
La réponse que propose ce texte est exigeante. Il ne suffit pas de revendiquer de meilleures conditions à l’intérieur du capitalisme, ni de projeter abstraitement un « ailleurs » sans prise sur le réel. Le contre-mouvement social désigne précisément la tension entre ces deux dimensions : partir des luttes existantes — concrètes, immanentes, ancrées dans nos conditions de vie — tout en les orientant vers une rupture avec les formes mêmes de la valeur, du travail et de la marchandise. Une rupture qui commence par nous-mêmes, par la remise en cause des rôles et des identifications que le capitalisme nous a façonnés à endosser.
C’est là que l’écologie sociale communaliste que nous défendons trouve une résonance particulière avec ce cadre d’analyse. Non pas comme une « niche » alternative ou une expérience locale repliée sur elle-même — le texte souligne précisément ce risque —, mais comme une tentative d’articuler des pratiques germinales concrètes (mise en commun, coopération, autogouvernement) à une perspective de transformation de la reproduction sociale dans sa globalité.
Le municipalisme libertaire et la démocratie directe que nous défendons ne sont pas des fins en soi : ils sont des formes d’organisation qui visent à desserrer l’emprise de la valeur sur nos besoins, nos désirs et nos formes de vie collectives — en commençant à l’échelle locale, là où ces formes de vie se nouent concrètement, pour se fédérer ensuite à des échelles supra-locales, régionales et transnationales, jusqu’à former les contours d’une confédération internationaliste. C’est précisément cette architecture fédérale qui répond à l’exigence formulée par le texte : articuler les pratiques germinales à une dynamique de transformation de la totalité sociale, à l’échelle effective du capitalisme contemporain, sans se replier sur des communautés isolées ni se dissoudre dans l’abstraction d’un internationalisme sans ancrage.
Cette publication revêt donc une importance particulière dans notre démarche : elle prolonge et approfondit la réflexion engagée lors de notre précédent relais de la publication sur l’antiéconomie — sortir de l’économie —, en posant la question complémentaire et indissociable des formes de lutte et de leur orientation. Deux textes, une même boussole : comprendre ce que résister veut encore dire quand il ne s’agit plus de négocier sa place dans le monde tel qu’il est, mais d’en ouvrir un autre.
Future entrée de l’Abécédaire de la critique de la valeur-dissociation
Parution chez Crise & Critique, en 2027
La notion de « contre-mouvement social » désigne non pas une simple réaction défensive à la crise du capitalisme, mais la tentative de constituer un mouvement orienté vers le dépassement des catégories fondamentales* de la société capitaliste-patriarcale moderne à partir des luttes immanentes existantes. Elle renvoie ainsi à une configuration spécifique dans laquelle un mouvement social se dédouble : d’une part, des luttes inscrites dans l’immanence du système (c’est-à-dire à l’intérieur de ses catégories et de ses limites propres) (salaires, conditions de travail, protection sociale, égalité hommes-femmes au sein de la forme capitaliste, etc.) ; d’autre part, une orientation visant à dépasser ce cadre même, dans une perspective de lutte transcendante de masse (c’est-à-dire orientée vers le dépassement de ces catégories).
Il s’agit de « faire le lien » entre des « luttes immanentes pour les conditions élémentaires de survie » et « la critique des catégories fondamentales du système » . Comment les premières pourraient être les présupposés de leur propre négation, les transformant alors en une pratique critique qui toucherait à une transformation radicale de la forme de vie sociale au-delà de la cage d’acier des formes sociales capitalistes qu’il faut briser. Le cadre général de la réflexion d’une nouvelle pratique critique est celui qui reconnaît comme « inévitable qu’un contre-mouvement social reconstitué apparaisse dans un premier temps comme traitement immanent des contradictions » . Le contre-mouvement social apparaît alors comme une dynamique de dédoublement des luttes. Celles-ci persistent comme luttes pour des conditions de vie immédiates, mais elles sont simultanément traversées par une orientation vers une rupture catégoriale*, anti-politique*, anti-économique* et antipatriarcale, avec le système, incluant le dépassement de la valeur et de la dissociation, c’est-à-dire du rapport asymétrique de genre spécifique à la modernité capitaliste. Cette orientation ne découle pas spontanément des luttes : elle suppose ce que Marx appelle une « immense conscience » (Grundrisse), et ainsi une élaboration théorique et pratique spécifique.
Dans ce cadre, le contre-mouvement – et sa praxis révolutionnaire – ne peut être identifié à un groupe social particulier. Aucun acteur situé dans les catégories capitalistes – ni classe, ni genre – n’est, en tant que tel, porteur du dépassement. Celui-ci ne peut émerger que comme processus réflexif et conflictuel, au sein duquel les acteurices prennent conscience du caractère historiquement spécifique des formes sociales qu’ils reproduisent, y compris dans leur dimension de genre.
Dès lors, la stratégie émancipatrice elle-même doit être redéfinie. Il ne s’agit ni de se limiter à des luttes immanentes, ni de projeter abstraitement un « au-delà ». Le contre-mouvement désigne la tension entre ces deux dimensions : partir des luttes existantes tout en les orientant vers une rupture avec les catégories de la valeur, du travail, de la marchandise – mais aussi avec les rapports de genre qui leur sont intrinsèquement liés, et une opposition frontale et déterminée aux idéologies qui parcourent les subjectivités des individus pris dans les contradictions, tensions et frictions du système-monde capitaliste en crise. Ainsi compris, le contre-mouvement social ne désigne ni un sujet constitué ni une stratégie prédéfinie, mais une orientation à la fois pratique et théorique. Il renvoie à un processus conflictuel et réflexif, au sein duquel les luttes existantes sont traversées par une critique constante de leurs propres limites et présupposés déjà préformés par le capitalisme-patriarcat. Sa spécificité réside dans cette articulation entre immanence et dépassement, entre critique anticapitaliste et critique du patriarcat.
Dans ce contexte, il ne s’agit pas d’abandonner les luttes immanentes, mais de les reconfigurer dans une perspective qui les dépasse. Le contre-mouvement part nécessairement de ces luttes ‒ puisqu’il n’existe aucun point d’appui extérieur au capitalisme ‒ mais il introduit en leur sein une rupture de perspective. Cette rupture implique un déplacement décisif : il ne s’agit plus seulement de critiquer le capitalisme comme un système extérieur, mais de remettre en cause ce que nous sommes nous-mêmes en tant que sujets* façonnés par lui, y compris dans nos identifications de genre.
Autrement dit, la pratique critique doit se retourner contre ses propres conditions d’existence. Cela implique d’interroger non seulement les rôles sociaux liés au travail, mais aussi les rôles et attributions de genre qui structurent la reproduction sociale. Nous ne sommes pas simplement dominés « de l’extérieur » : nous participons activement, par nos pratiques et nos identifications, à la reproduction conjointe de la valeur et de la dissociation.
C’est pourquoi il est nécessaire de reconnaître, dans un premier temps, notre inscription dans le processus de valorisation capitaliste, mais aussi dans les formes dissociées qui en constituent l’envers (hommes et femmes). À travers l’emploi, le statut, la productivité, mais aussi à travers les assignations de genre et les attentes sociales différenciées, nous intériorisons les catégories du capital et de la dissociation, et leurs hiérarchies implicites. Par conséquent, nos luttes risquent de rester enfermées dans ce double cadre : elles peuvent viser une meilleure reconnaissance ou une redistribution, tout en laissant intacte la structure dissociée qui sous-tend ces rapports.
On peut dès lors formuler plus précisément l’enjeu théorique et pratique. Sans ancrage dans les conflits réels, la critique reste abstraite. Mais sans dépassement de ces conflits — y compris dans leur dimension de genre —, les luttes restent enfermées dans l’immanence du système. C’est cette double tension qu’il s’agit de maintenir. Autrement dit, l’enjeu est de tenir ensemble ces dimensions : partir des contradictions vécues dans le travail et dans les rapports de genre, tout en ouvrant des lignes de rupture avec les catégories qui les structurent. C’est dans cet écart que peut se dessiner une transformation sociale effective.
Ce dédoublement des luttes, ne peut toutefois être compris indépendamment du contexte historique dans lequel il s’inscrit. En effet, ce concept s’enracine dans le diagnostic d’une crise du capitalisme comme « crise de la société du travail » (voir : Crise*). Dans cette situation, les luttes sociales traditionnelles tendent à perdre leur portée, dans la mesure où le travail cesse de constituer une base stable d’intégration sociale. Dès lors, la lutte d’intérêts immanente aux revendications classiques d’intégration, d’amélioration des conditions, de redistribution et d’accès aux « services publics » de la société capitalisée, à l’intérieur d’une forme de vie capitaliste laissée intacte, ne peut plus être menée par les canaux officiels de la politique et devient progressivement une coresponsabilité dans le maintien du système, et donc dans la gestion de la crise, sans capacité réelle de transformation. La crise du capitalisme devient la crise de l’altercapitalisme lui-même, et donc, historiquement, celle des gauches, qui endossent la gestion politique du processus capitaliste, tant dans ses phases keynésiennes que néolibérales. C’est précisément cette impasse depuis plusieurs décennies du mouvement social classique et de son idéologie anticapitaliste tronquée* (ou altercapitaliste), qui rend nécessaire l’émergence d’un contre-mouvement au sens fort.
La crise actuelle est non seulement crise de la valorisation, mais aussi crise des formes traditionnelles de la masculinité liées au travail et à la position sociale. Cette déstabilisation peut donner lieu à des formes de réaffirmation barbarisée, notamment sous la forme de réactions masculinistes cherchant à restaurer des hiérarchies de genre mises en cause. La critique ne peut donc ignorer cette dimension : elle doit affronter simultanément la crise de la valeur et celle du patriarcat (voir : barbarisation du patriarcat*).
À partir de là, une conséquence s’impose : les luttes ne peuvent se limiter à des revendications internes au système (justice sociale et économique à l’intérieur de la forme de vie capitaliste, féminisme d’égalité et libéral d’intégration à la forme-sujet capitaliste masculine). Elles doivent devenir des luttes d’écart, introduisant une distance vis-à-vis des formes sociales capitalistes, de la forme-sujet* que nous devons endosser pour exister dans une telle société, mais aussi vis-à-vis des rapports asymétriques de genre (et des attributs « masculins » autant que « féminins ») qui leur sont constitutifs. Il ne s’agit pas seulement de desserrer l’emprise capitaliste de la valeur, mais également de remettre en cause la dissociation qui relègue certaines activités et certains sujets hors du champ de la reconnaissance sociale.
Ce contre-mouvement social, qui naît à l’intérieur du mouvement social immanent, a pour premier critère « la volonté de paralyser la machinerie capitaliste même dans la crise ». Deuxièmement, et c’est vraiment décisif, un tel mouvement ne peut plus dépendre dans sa pratique critique et ses objectifs et ses revendications, du critère de la capacité de financement capitaliste, qui présuppose une accumulation réussie de capital. Les intérêts vitaux ne sont pas négociables, et la lutte est là pour les satisfaire d’une manière toute autre que dans les mouvements sociaux immanents.
Il convient ici de distinguer, au sein de ce contre-mouvement, qui se déploie d’abord sur un plan de traitement immanent, deux formes : « des formes de ‘‘traitement des contradictions’’ qui font aller de l’avant et celles qui sont affirmatives de l’existant » . Les premières se fondent sur « des revendications sociales directes », relativement à des intérêts vitaux, qui vont permettre des luttes d’écart, pour transcender la forme de vie collective capitaliste en la présupposant plus dans la satisfaction et la reproduction des intérêts vitaux. Ces luttes d’écart « peuvent ouvrir la voie à la négation de ce terrorisme de la finançabilité et approcher de l’abolition de la forme-valeur et de la forme-argent » (Robert Kurz). Cette première forme de pratique critique serait marquée par un refus d’une participation parlementaire « de gauche » et serait en faveur d’une « lutte sociale extraparlementaire pour les besoins matériels et culturels en tant que résistance à la baisse brutale du niveau de civilisation ». Les secondes dont parle Kurz, sont les luttes de traitement des contradictions qui « relient d’emblée les besoins sociaux à une revalorisation du capital ‘‘réussie’’ sur la base du travail abstrait » et incarnent « le vain espoir en des programmes de relance étatiques visant à créer de nouveaux investissements capitalistes ».
Cette distinction entre mouvement social altercapitaliste (anticapitaliste tronqué) et contre-mouvement social composé de luttes d’écart transcendantes, entre les deux formes de traitement des contradictions, si on la radicalise, si on s’applique à élargir le possible fossé, selon Kurz, recoupe donc « l’alternative entre contre-mouvement social et étatisme [et une distinction qui doit] se poser aujourd’hui d’une façon totalement nouvelle et doit être formulée avec plus de conséquence » . Elle permet également de reformuler certaines notions classiques. L’« expropriation des expropriateurs » ne peut être comprise comme une simple transformation de la propriété des moyens de production et une affirmation positive de l’industrie et de la science capitalisée : elle implique une transformation de la forme comme du contenu des rapports sociaux dans leur totalité, y compris des rapports de genre. Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la production, mais l’ensemble de la reproduction sociale.
Dans cette perspective, la critique, réaliste et négative, et non réformiste-utopique (social-démocrate), s’approfondit encore : l’expropriation ne peut constituer le contenu du contre-mouvement social, des luttes d’écart transcendantes, car le changement juridique des moyens de production ne modifie en rien, en soi, la forme de vie collective capitaliste. C’est pour cette raison que le contre-mouvement approfondit son contenu de transformation, en passant de la simple expropriation à l’intérieur d’une forme de vie capitaliste laissée intacte à la détermination d’une pratique critique de masse qui soit appropriation*.
Dans le cadre de la longue polycrise (et non d’un effondrement brutal), cette distinction, si on l’approfondit et la radicalise, pourrait surtout déplacer les lignes au sein de la gauche altercapitaliste et recomposer de nouvelles « polarisations » au sein de ce que le Manifeste contre le travail (1999) appelle le « contre-espace public », auquel la critique de la valeur-dissociation apporte sa propre pierre. Il y a évidemment quelque chose qui se cherche aujourd’hui à la gauche de « la gauche de la gauche » : autour de la critique de l’idéologie du progrès, de la croissance, de l’industrie, du patriarcat, du travail, de la valeur, de l’État, de la nation et de l’argent, du racisme, de l’antisémitisme, de la démocratie de marché, de la forme juridique, etc. Mais cela ne constitue pas encore un « pôle » ni un véritable « déplacement des lignes ».
Bibliographie : Ernst Schmitter, L’Economie comme catastrophe. Une introduction à la critique de la valeur-dissociation, Albi, Crise & Critique, 2025 ; Robert Kurz, Gris est l’arbre de la vie, verte est la théorie. Le problème de la pratique comme éternelle critique tronquée du capitalisme et l’histoire des gauches, Albi, Crise & Critique, 2022 ; Robert Kurz, Du capitalisme, table rase. Essais pour une reformulation de l’émancipation après la fin du marxisme, Albi, Crise & Critique, 2026.
Voir également l’entrée : Anti-économie (Sortir de l’économie)
![]() | ![]() | ![]() |

/image%2F1488848%2F20260502%2Fob_6c3a5e_couverture-gris-arbre-v2-05.png)
/image%2F1488848%2F20260502%2Fob_2eb722_couv-r-kurz-present-table-rase-v03.jpeg)
/image%2F1488848%2F20260502%2Fob_b69580_couv-economie-catastrophe-ernst-schmit.jpg)
Je publie ici le commentaire laisser par RastaPopoulos sur seenthis en ces mots : Sans oublier le toujours en ligne : ►https://sortirdeleconomie.ouvaton.org/