PEPS et les Verts Populaires : le communalisme sans l’écologie sociale, ou l’art de vider un projet de sa substance

Un nouveau texte circule sous la signature de Dominique Paturel, co-animatrice de PEPS : « Soutenir les Verts Populaires et préserver l’identité politique de PEPS : pour une écologie communaliste, écoféministe et réflexive ». Sept sections, un vocabulaire soigné, des références aux assemblées populaires, aux communs, à l’écoféminisme de subsistance, à la démocratie réflexive. Le tout couronné d’une ambition déclarée : capitaliser sur les « dynamiques ouvertes par les municipales de 2026 » — élections désormais passées au moment où ce texte est rédigé, le 22 juin 2026 — pour construire un nouveau pôle politique en vue de la suite.

Nous avons déjà analysé les propositions de PEPS, critiqué leur confusion entre municipalisme et communalisme, et pointé leur stratégie électoraliste assumée à tous les niveaux de l’État — des municipales aux législatives, jusqu’à la présidentielle. Ce texte ne déroge pas à la règle. Mais il pousse plus loin l’opération : il est désormais possible de lire sept sections sur le « communalisme » sans que le nom de Murray Bookchin n’apparaisse une seule fois, sans que l’écologie sociale soit mentionnée comme fondement théorique, sans que la dimension anti-étatique du projet soit seulement effleurée.

Ce n’est pas un oubli. C’est une amputation.

L’absence révélatrice

L’Atelier l’a formulé clairement dans ses analyses précédentes : le communalisme ne peut se comprendre ni se pratiquer sans l’écologie sociale qui en constitue la matrice. Cette dernière n’est pas un ornement intellectuel — elle est la condition de cohérence du projet. Elle pose que la crise écologique est indissociable de la crise des rapports de domination, que toute émancipation doit être simultanément sociale et naturelle, que les formes politiques que nous construisons préfigurent le monde vers lequel nous tendons.

Or, chez PEPS, l’écologie sociale est absente. À sa place : un catalogue de bonnes pratiques organisationnelles — rotations des responsabilités, tours de parole féministes, enquêtes populaires, formations anti-oppressions. Ces outils sont précieux. Ils ne font pas le communalisme. Arrachés à leur fondement théorique, ils deviennent des techniques de management militant, compatibles avec n’importe quelle organisation — y compris un parti.

C’est précisément ce qui se passe dans ce texte. La « démocratie réflexive » que PEPS entend apporter aux Verts Populaires n’a pas pour horizon de dépasser la forme-parti : elle a pour horizon de la rendre meilleure. De limiter les dominations internes, d’améliorer la prise de décision, de reconnaître le travail du prendre-soin. Tout cela est légitime. Mais c’est du management de l’horizontalité, non une rupture avec la logique partisane. Le communalisme, lui, ne cherche pas à améliorer les appareils — il vise à les rendre inutiles.

Les Verts Populaires : un mouvement ou un pôle partisan ?

Le texte présente les Verts Populaires comme « un pôle politique en construction » articulant écologie populaire, communalisme, écoféminisme, antifascisme et autogestion. PEPS y agit comme « force contributive autonome », apportant mémoire stratégique et expertise — sans « absorption », insiste-t-on.

Mais qu’est-ce que ce « pôle » dans les faits ? Il émerge dans le sillage des « dynamiques ouvertes par les municipales de 2026 » — formulation révélatrice. Le communalisme tel que Bookchin l’envisageait à la fin du siècle dernier aurait pu parler de « dynamiques ouvertes par les municipales » — mais à une condition stricte : que des assemblées populaires fortes leur pré-existent, capables de s’appuyer sur le moment électoral sans en dépendre. Or cette condition n’est précisément pas remplie en France en 2026. Et plus fondamentalement : nous pensons qu’un communalisme du XXIe siècle doit tirer les leçons des transformations profondes de l’État local français — le renforcement continu des préfectures, la montée en puissance des régions, la recentralisation administrative — qui ont vidé l’échelon municipal d’une part croissante de sa capacité d’auto-institution réelle. Dans ce contexte, les élections municipales ne peuvent plus constituer, même tactiquement, un levier central d’une stratégie communaliste : elles sont devenues, pour l’essentiel, un rouage de plus dans l’appareil d’État. Un communalisme authentique au XXIe siècle parlerait d’un mouvement à construire sur le temps long, en dehors et contre les institutions, non en leur sein. Ici, c’est l’inverse : la séquence électorale est le point de départ, et le « mouvement » en est le supplément d’âme.

Plus décisif encore : le texte cadre tout cela dans un « basculement historique » marqué par la « montée du néofascisme » et l’horizon des présidentielles de 2027. Ce vocabulaire de l’urgence nationale n’est pas celui d’une stratégie communaliste — c’est celui d’une stratégie de recomposition de la gauche institutionnelle qui utilise le local comme levier pour peser au niveau national. Les municipales de 2026, dans cette logique, ne sont pas une fin : elles sont un tremplin. Soit pour constituer un pôle partisan autonome avec horizon présidentiel propre, soit — et le profil Instagram de Marjorie Keters, co-porte-parole de PEPS et élue municipale sous étiquette PEPS en Seine-Saint-Denis, ne laisse guère de doute — pour alimenter le bloc LFI en vue de 2027 : on y trouve en effet le soutien public et affiché à Mélenchon pour la présidentielle, ainsi que la promotion d’« assises du communalisme » — terme révélateur en lui-même, une assise étant précisément une instance constituée, représentative, aux antipodes de l’assemblée populaire ouverte que le communalisme appelle. Ce soutien n’est pas une opinion personnelle périphérique : il est émis depuis une fonction de porte-parole officielle de l’organisation. Les deux hypothèses ne s’excluent d’ailleurs pas.

Voilà qui tranche définitivement le débat sur la stratégie réelle : PEPS opère à tous les niveaux du jeu institutionnel, du local au national, de la mairie à l’Élysée — sans même prendre la peine de discuter des conditions dans lesquelles une telle participation pourrait ou non se justifier.

Ce constat n’est pas seulement le nôtre. Le 17 juin 2026, l’organisation L’Offensive annonçait publiquement son retrait de ces mêmes « assises du communalisme », dans un communiqué qui mérite d’être lu attentivement. Sans nommer directement PEPS, L’Offensive pointe sans ambiguïté ce que nous analysons ici : « les enjeux de ces assises (…) ont glissé vers des manœuvres électorales et des accords d’appareils entre une partie de ces structures organisatrices ». Ils dénoncent l’éviction des militants de terrain au profit du « personnel politique » — élu-es, assistant-es parlementaires, etc. —, l’absence de gouvernance démocratique interne — « pourtant au cœur du projet confédéral du communalisme » —, et le remplacement de l’écologie sociale par une « écologie populaire », terme qu’ils qualifient explicitement de « dépolitisant ». Leur objectif initial était clair : « débattre de la démocratie directe par les assemblées populaires, de la construction d’un double pouvoir face à l’État et au capitalisme, et de la création d’une confédération de communes ». Cet horizon, constatent-ils, « a été relégué au second plan » — probablement jugé par trop radical.

Notons que L’Offensive n’exclut pas toute forme d’action électorale — ils admettent que des élus soumis à mandats impératifs et révocables peuvent constituer une étape transitoire. C’est une nuance avec laquelle l’Atelier n’est pas en plein accord : nous pensons, pour les raisons exposées plus haut, que l’échelon électoral municipal en France en 2026 ne peut plus jouer ce rôle de levier transitoire sans renforcer in fine l’appareil d’État. Mais ce désaccord tactique ne change rien à l’essentiel : même une organisation qui n’exclut pas toute participation électorale a jugé que ce qui se construisait sous l’étiquette « assises du communalisme » n’avait plus rien à voir avec le projet communaliste. C’est un témoignage de l’intérieur, factuel et circonstancié, qui confirme point par point notre diagnostic.

Le détournement par intégration

L’habileté falsificatrice de PEPS tient précisément à ce qu’il ne contredit pas le communalisme frontalement. Il l’intègre. Il absorbe son vocabulaire, ses références, ses intuitions les plus fécondes — l’enquête populaire, l’écoféminisme de subsistance, la critique des dominations internes — pour les réinscrire dans un cadre stratégique dans un cadre organisationnel qui ne peut que les désarmer.

L’enquête populaire, dans le texte PEPS, « peut déboucher sur la création d’une caisse alimentaire, d’une coopérative d’achat, d’un jardin partagé ». C’est vrai. Mais elle peut aussi, et c’est l’objectif implicite du texte, « déboucher » sur l’identification de candidats locaux, la structuration d’un vivier militant, la production d’un programme municipal. L’outil est le même ; la finalité est différente. Et c’est la finalité qui détermine le sens politique d’une pratique.

Le communalisme n’est pas un kit d’outils organisationnels que l’on peut greffer sur n’importe quel projet. C’est une cohérence entre des fins et des moyens : construire des formes politiques qui préfigurent une société débarrassée de l’État, du capitalisme et de toutes les formes de domination. Cette cohérence exige que les assemblées populaires soient des contre-pouvoirs autonomes, construits en dehors des institutions et contre leur logique — non des comités de campagne dotés d’un supplément participatif, ni des infrastructures au service d’une recomposition partisane.

Ce que l’absence d’écologie sociale dit de PEPS

On peut lire ce texte comme un progrès rhétorique : PEPS maîtrise mieux le vocabulaire communaliste, affine ses positions, se distingue davantage de LFI. Mais précisément parce que la maîtrise lexicale est là et que l’écologie sociale est absente, le texte confirme ce que nous diagnostiquions dès 2025 : la confusion n’est pas une erreur de lecture, c’est une stratégie.

Sans l’écologie sociale, le communalisme devient redéfinissable à volonté. Il n’a plus de fondement philosophique qui permette de distinguer ce qui en relève de ce qui n’en relève pas. Il devient un label disponible pour qui veut bien s’en saisir — et c’est exactement ce que PEPS fait ici : réclamer l’héritage sans en assumer les exigences.

L’écologie sociale pose que la hiérarchie entre les êtres humains et la domination de la nature ont une même racine. Elle pose que les formes politiques que nous construisons maintenant doivent incarner le monde que nous voulons bâtir. Elle pose que la cohérence entre fins et moyens n’est pas un luxe théorique, mais la condition première de toute transformation réelle.

Accepter de nommer « communalisme » un projet qui contourne ces exigences, c’est accepter que le mot soit définitivement vidé de sa substance. Et un mot vidé de sa substance ne libère plus rien — il sert seulement à légitimer ce qui existe.


L’Atelier d’Écologie Sociale et Communalisme continuera de s’opposer à ces glissements pernicieux en les désignant pour ce qu’ils sont, non par esprit de chapelle, mais parce que la clarté des concepts est une condition de la clarté des pratiques — et que sans l’une, l’autre est impossible.


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