En 1915, Siegfried Kracauer publia sous ce titre un bref essai (disponible en français aux éditions la Tempête), essai qui remonte donc à un peu plus d’un siècle. Cette datation n’est pas sans conséquence car il est clair qu’il put évoquer alors une matière encore vivante et qui imprégnait alors assez largement la structure sociale, même si elle était déjà menacée.
« Il est des mots qui pendant des siècles vont d’une bouche à l’autre sans que leur contenu sémantique n’apparaisse jamais clairement et précisément à notre œil intérieur. En eux se cachent l’expérience des générations antérieures, le cours inépuisable de la vie et d’innombrables événements , et il est étonnant que des enveloppes verbales qui transportent une telle abondance conservent toujours leur valeur ancienne, perdurent et se laissent encore charger d’un contenu nouveau. Ils sous-tendent notre vie toute entière, nous pensons avec eux et nous présupposons leur unité malgré la multiplicité indéfinie qui tremble en eux. »
Le mot Amitié reste ainsi bien connu en notre contemporanéité. Toutefois, si son contenu sémantique pouvait déjà apparaître difficile à saisir par Kracauer s’y appliquant, il ne fait guère de doute que c’est encore avec beaucoup plus d’embarras que nous en interpréterions le sens et en chercherions l’expression effective en notre sociabilité terriblement déclinante. C’est que la domination marchande a depuis étendu partout son règne basée sur la concurrence généralisée, s’est mondialisée comme l’on dit, y a imposé son mode relationnel. Un mode relationnel très étrange et paradoxal quand l’on veut bien encore y penser puisqu’il peut se résumer en un principe tout à fait contradictoire, la séparation, laquelle peut se décrire comme étant, pour l’essentiel, la dissolution du Commun et de tout ce qui lui donnait sens. Nous pouvons toujours nous bercer en quelque illusions consolatrices, chercher à nous leurrer en parlant souvent de « nos amis ». Mais qu’en est-il la plupart du temps ? Dans les faits, nous voulons simplement parler de copains, de collègues, de vagues fréquentations sans conséquence et sans engagement, des « amitiés » numériques que l’on peut effacer d’un index distrait.
Kracauer disait donc déjà « Les hommes aiment disparaître sous leur surface; se soumettant aux petites choses, ils laissent périr les plus grandes. Voilà pourquoi de nombreuses amitiés qui auraient mérité un meilleur sort échouent pour des bagatelles et des incompréhensions à moitié imaginaires. »
Il faut croire qu’il visait juste car avec notre Société du Spectacle, les hommes ont si bien su disparaître sous leur surface que de l’amitié, en l’occurrence, il ne reste quasiment rien – si l’on ne veut pas se contenter de l’écume des choses. Mais cela demeure toutefois assez difficile à admettre malgré tout. L’excuse la plus souvent avancée est l’extraordinaire manque de disponibilité aux autres qui caractérise notre époque, pourtant friande de « loisirs ». Toujours occupés à autre chose que d’être là comme il fut remarqué. Plus grave peut-être encore est la disparition de ce que l’on appelait autrefois la personnalité, à ce qui donnait matière et consistance à l’être particulier et qui, quelque soit son milieu, le rendait unique à sa manière. Mais le capitalisme a si efficacement procédé, et dans la durée, au formatage des populations vivant sous sa dépendance que de personnalité substantielles , il ne reste très malheureusement en l’époque présente que bien peu. Et ce n’est certainement pas à ceux qui prétendent à une forme de spécialisation en ce domaine que l’on pourra se référer ; derrière la façade, la vacuité n’y est le plus souvent que trop visible. Du fait de cette amputation subie par l’individu contemporain, c’est la possibilité même de la rencontre, ce préalable à toute amitié, qui fait défaut. « Seul le solitaire hésite avec incertitude, ou s’épuise dans le combat pour s’affirmer soi-même. Au contraire, trouver un écho renforce le sentiment de soi. (…) l’amitié donne foi en l’être humain. »
Kracauer disait aussi : « L’amitié éduque les mœurs. » Oui, on comprend mieux où nous en sommes.
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