Transitions : transactions et trahisons

Luis Garduas et Vicente Guedero
23 mai 2025

Transition (RAE) : action et effet de passer d’un état ou d’un mode d’être à un autre.

« Transition énergétique » est un terme issu de la physique nucléaire, où il décrit le passage d’un électron d’un état énergétique à un autre. Il a ensuite été adopté par les défenseurs de l’énergie nucléaire, en particulier les partisans des réacteurs rapides. Ces réacteurs, capables de convertir tous les isotopes d’uranium en combustible, offraient une vision d’une énergie illimitée et une solution à l’épuisement des combustibles fossiles. De cette vision est né le langage de la « transition » – une évolution progressive, de l’énergie finie à l’énergie infinie[1].

Les « transitions » ont été des figures très utilisées historiquement par le pouvoir pour donner l’impression que quelque chose change, tout en conservant l’essentiel de ses structures sans modifications substantielles. Ainsi, à la mort du dictateur, alors que les secteurs les plus dynamiques luttaient pour maintenir les luttes assemblées dans les universités et les lieux de travail et les mobilisations dans la rue, la gauche « démocratique », obéissant tant aux multinationales allemandes qu’au Politburo soviétique, a manœuvré pour imposer le récit d’une merveilleuse « transition démocratique » qui, tel un baume de Fierabrás, allait nous faire passer d’une dictature de plusieurs décennies à un État social et démocratique, sans toucher un iota à l’appareil fasciste que le régime avait mis en place après la guerre civile. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, inutile de s’étendre sur le sujet, nous récoltons les fruits de cette « transition démocratique » exemplaire. Une trahison pure et simple de la part des mêmes secteurs qui, pendant la guerre civile, avaient opté pour la contre-révolution face à l’aspiration à la liberté.

Aujourd’hui, pour faire face à la grave situation de dépassement de 6 des 9 limites environnementales, la plus dangereuse de l’histoire de l’humanité, puisque pour la première fois nous sommes aux portes d’un effondrement mondial – entendu comme une réduction significative des niveaux de complexité sociale -, des propositions d’une « transition énergétique » inévitable émergent, qui nous permettrait d’atténuer les dommages que nous infligeons à la planète et à nous-mêmes, en réduisant de moitié les émissions d’ici 2030. Cela n’est pas sans ironie, car cette nécessité urgente de brûler moins de combustibles fossiles nous est présentée comme un impératif éthique alors qu’elle répond en réalité à l’épuisement des gisements accessibles de pétrole et des ressources fossiles en général. Dans tous les cas, il s’agirait d’abandonner les combustibles fossiles et d’adopter les « énergies renouvelables », mais dans le cadre d’un modèle centralisé entre les mains des mêmes acteurs qui ont géré les combustibles fossiles tant décriés au cours des dernières décennies. Quant aux communautés énergétiques et à la décentralisation énergétique, qui permettraient de démocratiser l’accès à l’énergie, elles sont purement symboliques : tout le monde en parle, mais personne n’en profite. Cependant, les énergies renouvelables ne sont pas purement renouvelables, car leur production, leur mise en service, leur exploitation et leur démantèlement dépendent d’énormes quantités de combustibles fossiles, qui ne sont d’ailleurs pas en voie d’abandon. De plus, l’industrie des énergies dites renouvelables pourrait être considérée comme une extension du modèle énergétique actuel qui, loin de le remplacer, prolonge de manière rentable la combustion des combustibles fossiles restants. Et cela ne modifie pas de manière substantielle la dépendance structurelle à ces ressources. L’histoire et les données nous confirment qu’il n’y a jamais eu de transition énergétique et que nous sommes à nouveau confrontés à la énième addition de nouveaux systèmes/vecteurs énergétiques aux systèmes traditionnels, comme l’explique très justement Fressoz. Cette stratégie permet (à nouveau) de consacrer d’énormes fonds provenant de nos impôts (tout en démantelant l’édifice de l’« État-providence », qui dans notre cas n’a jamais dépassé le premier étage) pour alimenter une nouvelle phase d’accumulation, cette fois sous la forme d’un capitalisme vert, qui ravage les zones déjà vidées de la péninsule et les périphéries des territoires les plus industrialisés, qui se croyaient à l’abri.

Il est indéniable que la « transition énergétique » n’est qu’un nouveau créneau commercial pour les mêmes que d’habitude, un nouveau coup de poker, similaire à ceux qui ont eu lieu au cours des dernières décennies, et plus récemment après la Covid. Les entreprises énergétiques et les banques elles-mêmes le reconnaissent déjà : il n’y a pas de transition énergétique valable. Une fois les incitations fiscales et les fonds publics empochés, il faut revenir aux anciennes méthodes. Les affaires sont les affaires. Même l’« Alliance mondiale des banquiers pour le zéro net », créée en 2021, en pleine pandémie de Covid, pour regrouper les plus grandes banques du monde « afin d’atteindre les objectifs de l’accord de Paris et d’accélérer la transition énergétique », se dissout comme un morceau de sucre (JP Morgan, Citi, Bank Of America, Morgan Stanley, Wells Fargo et Goldman Sachs l’ont déjà quittée), tandis qu’une nouvelle lutte s’engage pour obtenir de nouvelles concessions sur des blocs pétroliers, même au prix de la destruction du plus grand puits de carbone terrestre au monde. Transaction, pure affaire.

Parallèlement à cette « transition énergétique » illusoire, les secteurs de la « gauche capitaliste » proposent à nouveau, comme sortie de la crise mondiale, une autre transition, cette fois « éco-sociale ». Pour parvenir à cette « transition » qui nous sauverait de l’avenir sombre que prévoient les scientifiques les plus sensés, il n’est pas question de remettre en cause l’appareil qui a produit le désastre, le capitalisme, mais plutôt d’apporter des modifications cosmétiques afin de créer un discours vendable. Pour ce faire, ses défenseurs proposent de prendre le contrôle de l’État pour ensuite, à partir de là, diriger un processus de « décroissance juste » qui ne laisserait personne de côté. Il s’agirait d’obliger les plus grands émetteurs mondiaux (industrie pétrolière, industrie de la guerre…) à prendre des mesures visant à réduire drastiquement leurs émissions, c’est-à-dire, depuis le Parlement, à mettre à genoux le complexe industriel capitaliste. Cela vous dit quelque chose ?

C’est ainsi que naissent des initiatives telles que l’Alliance Au-delà de la croissance[2], dont l’objectif est : « sauver et assainir un État aujourd’hui parasité par les lobbies et les réseaux de pouvoir dominants, afin qu’il représente véritablement les citoyens » ; « réorienter le modèle actuel de l’État » ; « un État où les décisions sont davantage partagées et qui favorise une économie davantage basée sur les soins et les droits que sur les profits et les gains, qui soutient les initiatives ayant une empreinte écologique moindre ».

D’autres propositions, comme celle menée par Sumar, proposent la création d’un « bouclier climatique » pour nous protéger, sans expliquer comment un problème mondial peut être contourné par un parapluie national. Allons-nous arrêter les effets climatiques et sociaux qui s’annoncent dans les Pyrénées ?

D’autres défendent la création d’un « parlement climatique permanent » avec un jury populaire qui prendrait les décisions et établirait les priorités climatiques (sic). D’autres encore réclament une alliance appelée « collaboration public-communautaire » entre l’appareil d’État et les mouvements qui œuvrent pour une transition écosociale juste. D’autres défendent un Green New Deal qui mobilise des fonds publics vers une « production socialement et écologiquement nécessaire », afin que ce soit le gouvernement qui « réorganise la production ». Invariablement, on prône la confiance dans l’État et on critique ceux qui ne lui font pas confiance : « l’écosocialisme poursuit la lutte pour la transformation de l’État. Il est frappant de constater la coïncidence entre cette proposition de survie en marge, hautement fonctionnelle au désordre établi, et la tentation d’une partie considérable des mouvements alternatifs indignés : organisons-nous par nous-mêmes en marge de l’État (s’ils détruisent la santé publique, créons des coopératives de santé autogérées, etc. Face à cette tentation, l’écosocialisme affirme : nous ne renonçons pas à la transformation de l’État, afin qu’il devienne un jour véritablement social, démocratique et de droit ». Pour atteindre ces objectifs, il s’agit de forcer des réformes dans le cadre de l’État : « Une lutte pour des réformes qui visent à affaiblir l’équilibre du système, à exacerber ses contradictions, à intensifier ses crises et à élever la lutte des classes à des niveaux de plus en plus intenses ». D’autres, plus audacieux, peut-être parce qu’ils occupent actuellement des postes ministériels, sont passés de «la déviation de l’ordre établi» à la proposition d’« un État plus fort pour discipliner les marchés, la finance et les techno-oligarques. Un État plus intelligent pour faire face aux incertitudes de la décarbonisation et de la crise écologique ».

En résumé, il s’agit d’imaginer l’État comme « une sorte de bon policier vert qui régule l’économie pour qu’elle serve à la fois l’être humain et la nature ». En d’autres termes, « prendre l’État » ou « faire basculer l’État » vers des propositions décroissantes qui exproprient les pouvoirs en place (multinationales, armées, appareils répressifs…) et mènent une transition écosociale juste. En votant, exclusivement.

Qu’il se déguise comme il veut, l’État, qu’il soit « vert », « écosocial » ou tout autre adjectif, est le garant du bon fonctionnement du capitalisme. Croire à la « neutralité » des États, c’est croire aux contes de fées. Les États (de toute tendance) font partie du problème et ne sont pas la solution à la dégradation écologique.

Il est vrai que le problème est complexe, que le temps joue contre nous (nous pourrions atteindre les deux degrés au cours de la prochaine décennie), que le capitalisme occupe tous les interstices de cette société de consommation impériale (que pratiquement personne dans le Nord global ne veut abandonner), que la dissonance cognitive règne. Nous manquons de nombreuses réponses, mais nous savons que certaines propositions ont déjà été épuisées et qu’il ne faut pas trébucher sur les mêmes pierres. Si nous partons du principe que les responsables du problème ne peuvent pas faire partie de la solution, si nous acceptons que, dans les moments de crise, l’auto-organisation à partir de la base a été le meilleur remède, nous devons reconnaître que seules des structures décentralisées nous permettront d’aborder la question de l’atténuation. Si, comme le soutenait Bockchin, l’État fait partie du problème écologique, la réponse devrait passer par une « décentralisation radicale et anticapitaliste de la société et de l’économie fondée sur la démocratie directe et l’autonomie des municipalités ». Nous devrions donner une chance à la préparation à tous les types de scénarios défavorables, mais avec une idée fondamentale : récupérer les espaces d’autonomie que nos parents et nos grands-parents ont cultivés.

[1]https://www.dezeen.com/2025/04/22/energy-transition-jean-baptiste-fressoz-opinion/

[2] Dont font partie : Ecologistas en Acción, Greenpeace, Rebelión Científica, CCOO, UGT, ATTAC, Fundación Alternativas, Espacio Público…


Source : https://diario16plus.com/opinion/transiciones-transacciones-traiciones_508672_102.html


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