Capitalisme et État : Connaître pour subvertir !

– fondements d’une stratégie communaliste.

Avant de penser stratégie, encore faut-il savoir ce que l’on combat. Cette première partie propose une lecture critique des structures qui nous dominent — le capitalisme et l’État — pour mieux en comprendre les logiques, les mutations, et les impasses. Car c’est à partir d’un diagnostic lucide que peut naître une stratégie émancipatrice.

Dans un second temps, une suite à ce texte, intitulée « Organiser pour libérer – instituer le communalisme au quotidien », proposera des pistes concrètes d’action : comment passer de la critique à l’organisation, du refus à la construction d’un contre-pouvoir ancré dans nos territoires et nos vies quotidiennes.

« Cela peut paraître bizarre, mais tous ceux qui connaissent la guerre sous ce rapport savent fort bien qu’une importante décision stratégique exige beaucoup plus de volonté qu’une décision d’ordre tactique où l’on est emporté par l’instant. »  Clausewitz – De la guerre –

Comprendre les stratégies du sujet automate

Le capitalisme est process innovants constituant une dynamique immanente fondamentalement directionnelle du mode de production qui s’exprime par une compulsion de productivité. Sa force tient à ses bouleversements continuels, – une espèce de révolution permanente mais aussi à ses capacités de neutralisation systémique, sinon d’ intégration des résistances qu’il rencontre.  Il ne connaît pas de restructuration, il n’existe fondamentalement que comme restructuration permanente qui l‘a successivement transformé d‘un capitalisme marchand à l’industriel puis au financier et actuellement au cognitif. Ce dernier nous conduisant à une anthropomorphisation croissante de la technologie et ce jusqu’à un mépris, voire une haine du vivant. Car ce technolibéralisme qui, via les objets connectés et la mal nommée intelligence artificielle, entend bien tirer profit du moindre de nos gestes, inaugurant de fait l’ère d’une industrie de la vie. Ce faisant, à ce jour, avec cette intégration numérique de l’ensemble de la société et de la nature sous le signe de la rationalisation, jamais les entreprises n’ont été rendues aussi massives et performantes entre les mains d’un tout petit nombre. À première vue la modernisation actuelle du capitalisme apparaît donc comme un processus social réussi, un processus cohérent, conquérant et incontournable. D’autant plus que les progrès de cette I.A. favorisent la création de machines capables de battre un champion au jeu de go, c’est-à-dire de prendre des décisions adaptées à une situation, en triant parmi des milliards de données (data mining). Aussi, aucun doute concernant leur utilisation optimum par les stratèges du Capital. L‘acte de naissance du capital – ce que Marx appelle l’accumulation primitive – n’est pas un moment donné une fois pour toutes, mais un processus appelé à se poursuivre dans le temps. Pour se l’assurer, les fonctionnaires de la valorisation, les officiers et sous-officiers du Capital, Marx ont immédiatement élaboré des Institutions et des stratégies– parfois contradictoires et en concurrence –  sur fond de guerre de classes, visant à faire accepter cette rupture anthropologique et asseoir ce nouvel ordre social à commencer par la terreur. A sa colonisation progressive du monde lui correspond la colonisation des esprits, des imaginaires et des corps.

Ainsi dans les pays occidentaux les impétueux mouvements féministes et écologistes des années 1960 -70 allant jusqu’à questionner sérieusement les catégories essentielles du capitalisme, subirent le même déclin qu’auparavant le mouvement ouvrier mais en accéléré. Et même si depuis, certains mouvements sociaux ont été en mesure de dénoncer les méfaits de la valorisation de la valeur et contester ses logiques, ils sont loin d’avoir pu marquer des points de rupture susceptibles d’entraîner des effets de déséquilibre systémiques, comme l’avaient fait auparavant les différents mouvements de luttes de classes. Dans l’actualité, la portée de ces contestations est limitée du fait de leurs fragmentations et éclatements et par conséquent de leur difficulté à mettre en œuvre d’autres visions politiques et sociales d’ensemble, contestant les véritables rapports de pouvoir. Mais comment s’est opéré ce déplacement si déstabilisant pour les mouvements se réclamant du progressisme voire de l’anticapitalisme? Nous avons assisté depuis à la multiplication, dispersion et aporie des nouvelles théories critiques ayant déplacé La Théorie Critique de lÉcole de Francfort et surtout leur prolifération après la chute du mur de Berlin en 1989. Mais si nous souscrivons au fait qu’en faisant l’économie de la critique au lieu de la critique de l’économie, tout projet émancipateur recrée le capitalisme sans le savoir, cela ne suffit pas et il nous faudra porter l’analyse plus loin encore. Tout en évitant de tomber dans un conspirationnisme obtus, serait-il insensé de repérer dans ces dynamiques de grand reflux contestataire, le résultat d’une offensive économique et à la fois idéologique contre tout ce qui entrave l’expansion capitaliste ? Il n’est pas possible de comprendre la structure d’un système politico-social sans envisager son évolution au fil du temps.

En parcourant l‘évolution de nos positions – celle des vaincus – sur ce champ de bataille,  nous pourrons retracer celle de notre intellect collectif miné par l’idéologie dominante.  Pour bien appréhender ces stratégies, il nous convient de nous resituer dans le sillage du déclin progressif du mouvement ouvrier, vaincu dans cette guerre de classes prenant racine dans la constitution même du capitalisme. Mais alors que les machines deviennent de plus en plus intelligentes, notre intelligence tendrait à devenir machinale. Dès lors, sans toutefois tout rejeter, parier sur notre Intelligence Collective suppose une tout autre démarche liée à l’agir, sachant que:

Comme la science, la technique en soi n’existe pas ; elle n’a pas d’essence, elle est un assemblage de matières, de rapports sociaux, de pouvoirs politique et économique, historiquement situés. Critiquer la technique de façon générale a peu de sens ; à travers les techniques, c’est toujours un certain type d’agencement sociopolitique qui est en jeu.   François Jarrige

Nous pourrons dès lors envisager l’élaboration d’une authentique stratégie souple et évolutive ayant pour ambition le renversement de ce rapport de force qui nous est on ne peut plus défavorable, en ce début de siècle, afin de nous replacer sur le chemin de l’émancipation, celui qui se fait en marchant, donc dans l’agir épaulé par la pensée.

L‘offensive qui venait des USA

Les résultats de l‘offensive économique du fordisme et ses politiques libérales faisant du pied au secteur le plus favorisé des salariés devenu classe moyenne avec le concours de Roosevelt et son New Deal 1933-1938 sont on ne peut plus probants. S’y ajoutait la complaisance, voire la complicité de la social-démocratie installée à gauche mais résolument sur le vecteur politique du Capital dès le début du XXème siècle. Achevée la seconde guerre mondiale le 5 juin 1947, les États-Unis lancent le plan Marshall allouant une aide massive à l’Europe pour reconstruire ses villes et ses infrastructures dévastées. Là va se jouer la plus grande offensive économique et idéologique déterminant toutes les autres jusqu’à ce jour. L‘apparition d‘un mot clé lors du traditionnel discours de Truman, sur l’état de la Nation, le 20 janvier 1949, va provoquer un véritable tsunami qui fera le tour du globe. Trois objectifs sont annoncés: renforcement de l’Organisation des Nations Unies (ONU), maintien du plan Marshall et la création de lalliance militaire contre l’Union soviétique: l’OTAN. Mais à ces trois points va s’en rajouter in-extremis un quatrième, à visage on ne peut plus humaniste, celui de développement.

Nous devons lancer un nouveau programme audacieux pour appliquer les avantages de notre leadership scientifique et de nos progrès industriels à l’amélioration et à la croissance des régions sous-développées. Plus de la moitié de la population mondiale vit dans des conditions proches de la misère. (…) Le vieil impérialisme, l’exploitation pour le profit étranger, n’a rien à voir avec nos intentions. Ce que nous voulons, c’est un programme de développement fondé sur les concepts de la négociation équitable et démocratique.   Extrait du discours de Truman

Cela peut sembler anodin mais il importe de se souvenir que, si bien:  « Seule la puissance matérielle peut se débarrasser de la puissance matérielle, mais même la théorie, dès qu’elle s’empare des masses, devient puissance matérielle.«  Karl Marx Critique du droit politique hégélien 1843

A partir de 1949, deux milliards d’habitants de la planète deviennent des sous-développés, sommés de se conformer au modèle de vie occidental. Leurs conceptions très différentes de l’existence, leur langage, leur vie intime et familiale, leurs labeurs de subsistance, tout devint obstacle au Progrès décidé par d’autres. Mais qui dit Développement économique dit aussi accumulation capitaliste et donc intensification des inégalités entre les zones pauvres et les riches. Passant d’un rapport de 1 à 5 vers 1900 à 1 à 45 en 1980. Et si a fortune des cinq hommes les plus riches du monde était en  2020 de 405 milliards de dollars, elle passa en moins de 4années à 869 milliards Oxfam 15/01/2024.  

Résultante de cette offensive, l’Âge d’or de l’Économie politique entre 1948 et 1973 pour les pays occidentaux sous les auspices de la Social-Démocratie : Trente Glorieuses en France, sixties en Angleterre, miracles économiques en Allemagne ou en Italie. Inattendue cependant, l’opposition à la guerre du Vietnam aux USA dès le début des années 1960 qui va déclencher toute une vague de mouvements de révolte: défense des droits civiques, reprise des luttes ouvrières, écologisme et féminisme, antiracisme et squatters. Le tout alimenté par une contre-culture contestant un mode de vie basé sur la consommation, la compétition et les hiérarchies de domination. C’est dans ce contexte, que s’opère un réajustement dans l’économie politique avec l‘abandon de la convertibilité du dollar en or en 1971 et la fin du système monétaire de Bretton Woods. A la baisse du dollar et la consécration des changes flottants, le début du mouvement de dérégulation financière lié au processus de globalisation, s’ajoute l’embargo de l’Arabie Saoudite sur les exportations de pétrole vers les États-Unis, puis d’autres pays occidentaux en 1973. Ce qui se traduit par la fin des Trente glorieuses avec une explosion du chômage. Moralement c’est la fin d’une époque de confiance exceptionnelle en l’avenir et l’instauration d’un climat de morosité dont nous ne sommes pas sortis à ce jour : aux trente glorieuses succèdent les quarante anxieuses.

Ainsi les ambitions démocratiques de la société civile se verront progressivement réduites afin de garantir les intérêts économiques des entreprises. Contrairement à une idée reçue, l’essor du néolibéralisme ne correspond pas à un retrait de l’État de la sphère économique, mais plutôt à l’émergence discrète d’un autoritarisme d’État à même de la stimuler. Non seulement les cerveaux fertiles du Pentagone et de la Maison Blanche ont légalisé, sous prétexte de lutte antiterroriste, la guerre préventive, mais ils ont entrepris une sorte de contre-révolution  préventive, non pas une révolution en sens contraire, mais le contraire d’une révolution. A l‘angoisse provoquée par la précarité des travailleurs – plus encore du côté des femmes, va suivre le management visant à créer l’illusion que l‘entreprise c’est sans distinction l’ensemble du personnel. L‘État se chargeant de la gestion des contestations sociales résultant du surplus de main d’œuvre, agissant comme des grains de sable dans les rouages de la mégamachine.

Les mouvements prioritairement ciblés

En plus de ces mesures sociales coercitives pour nous plier au diktat de l’inclusion et de la bienveillance au travail, l’élite pensante du libéralisme réussit déjà dans les années 1970 à désamorcer les noyaux durs de la contestation. Celui d’un écologisme radical récusant sa dynamique contrainte du croître ou mourir et d’un féminisme questionnant les fondements mêmes du capitalisme, à savoir sa reproduction sociale invisibilisée et toutes les dominations et exploitations qui le structurent. Il s’agissait, comme à l’accoutumé, pour les stratèges de l’Économie politique, d’admettre et donner de la visibilité aux problèmes pointés du doigt pour ensuite les endiguer dans le cadre des Institutions étatiques afin de conduire la contestation à accepter des solutions mainstream, quelles soient techniques ou politiques. En plus de cette large récupération médiatisée, la contre-offensive se centrera sur le noyau dur de la production des théories critiques, celles de l’intellect collectif issu principalement des universités pour ainsi semer le trouble de la pensée qui paralyse l’agir.

A visage découvert, contre l’écologisme

Les reconnaissances arrivant toujours au cours de batailles déjà largement engagées, c‘est dans ce cadre que se situe la démarche d’organiser des conférences mondiales depuis le début des années 70 abordant parallèlement les thèmes relatifs à l’écologie comme ceux du  féminisme. Le rapport Meadow – 02-03-1972 -, commandé par quelques décideurs– tels la Fondation Rockfeller déclencha la première offensive contre l’écologie.  Il pointait la croissance – la pression de la grande industrie sur les territoires et les océans – comme  cause essentielle de la pollution massive et l‘annihilation du vivant dans monde. Mais comment préconiser tout à la fois une inflexion de la croissance – croissance 0 – à partir de 1975, dans les pays développés tout en triplant la production industrielle mondiale pour 1990 afin de réduire au quart la consommation de ressources minérales. A la stimulation de la production de biens plus durables, du recyclage et réduction des gaspillages, lui répondait le développement accéléré de l’économie immatérielle incluant le marketing des biens et services jusque-là non marchandisés, compensant ainsi les pertes de la soit disant décrue des activités industrielles. Rien sur la critique de la société de consommation, ce qui occulte structurellement toute réflexion sur la production des biens et la réalité des besoins humains. Rien sur notre environnement synthétiqueBookchinet presque rien sur la revitalisation du monde rural. Rien, donc, sur ce qui était déjà au cœur de la pensée écologique la plus avancée.

Partant, qu‘elle soit politique partis verts ou sociale organisations environnementales comme les Amis de la Terre, Ecologistas en Acción, WWF, Greenpeace, etc.le mouvement écologiste subventionné par les États ou autres créanciers se détourna de la remise en cause de l’ordre social responsable des déprédations et auparavant tant dénon. Bookchin avait pourtant prévenu:

Nous espérons que les groupes écologistes écarteront tout appel au « chef de l’État » ou aux institutions bureaucratiques nationales et internationales, c’est-à-dire à des criminels qui contribuent matériellement à la crise écologique actuelle. – Murray Bookchin – 1969

L’œuvre éloquente illustrant la récupération du discours et la sensibilité écologistes, revient au rapport onusien au titre insignifiant Notre avenir à tous,  jetant néanmoins en 1987 les bases de la notion oxymorique de  développementtoujours, mais cette fois – durable. Son auteure, l’ex-première ministre de Norvège Gro Harlem Brundtland, d’affirmer sans ambage que non seulement le développement et l’environnement se montrent compatibles, mais que le premier rendrait seul possible la protection du second. Bien plus idéologique que scientifique, il se contentait de  répliquer le rapport Meadows, tout en y affichant une nuance de taille:  « le souci écologique doit se penser à travers le prisme du développement, de la prospérité et de l’industrie plutôt qu’à leur encontre.«   Les sous-officiers du capitalisme via l‘ONU tablèrent désormais sur Brundtland plutôt que sur  Meadows. Préconisant le développement durable plutôt que la décroissance, ils visaient  la quadrature du cercle, en adoptant pour cela le lexique orwellien de l’oxymore. Et la cause du problème se métamorphosait en solution.

 Le Sommet de la Terre de Rio 1992, accentuera la perversion des concepts, inaugurant les grandes messes médiatisées des Sommets de la terre et des COPs, garantissant le triomphe définitif du concept de développement durable dans le monde. Ainsi l‘article 3 de la grande déclaration finale de Rio, que ni le bon Harry Truman ni bien sûr Mme Brundtland n’auraient renié : « Le droit au développement doit être exercé de manière à satisfaire équitablement les besoins des générations présentes et futures en matière de développement et d’environnement.«  Le Conseil mondial des entreprises pour le développement durable (WBCSD) né de concert avec ce sommet, unit quelque 200 entreprises, toutes philanthropes telles China Petrochemical Corporation, Mitsubishi Chemical Holding Corporation, Solvay, AREVA, Dassault Systèmes S.A., L’Oréal, BASF, Bayer ; Italcementi Group, Shell, Philips, Hoffmann-La Roche, Novartis, Syngenta, BP, Rio Tinto, Alcoa, Boeing, Chevron Corporation, Dow Chemical, Du Pont, sans parler de The Coca-Cola Company. À partir de cette date, des milliers d’ONG, d’institutions publiques et privées et d’agences gouvernementales ne cesseront de cracher le vocabulaire de Rio. Une génération d’activistes a cru – et croit encore – aux ODD de l’Agenda 21 ainsi qu’aux 17 ODD de l’Agenda 2030 et aux conventions internationales traitant du climat, de la biodiversité et de la désertification. Depuis, nier devient obsolète et se répètent en boucle des expressions vide de sens pour bercer tout le monde : transition énergétique, transition écologique, économie verte, hydrogène propre, neutralité carbone, etc.

Lenjeu majeur du féminisme

« Un homme sur deux est une femme« banderole à l’Arc de triomphe 26 août 1970

La deuxième vague du féminisme se déploie à la fin des années 60, partie des campus américains, en lien avec la lutte contre la guerre du Vietnam et aussi pour les droits civiques des Noirs américains. L‘écologie sociale doit  beaucoup au féminisme, au point d’en occuper le cœur-même quant à son concept analytique. Situant l’origine des désastres écologiques dans les injustices sociales, celles-ci plongeant leurs racines dans la domination, à commencer par celle de l’homme sur la femme.  

« Ainsi ce furent les premières féministes radicales qui, dans leurs écrits, transformèrent l’écologie sociale en une critique des formes de domination hiérarchique et pas seulement de classe. () Le féminisme éclairait la signification de la hiérarchie d’un jour très existentiel. (…) Dans la mesure où il révélait l’avilissement de la condition humaine qui touchait tout le monde, mais particulièrement les femmes, il démasquait les règles subtiles qui régissaient la chambre d’enfant, la chambre à coucher, la cuisine, le terrain de jeux et l’école – et pas seulement le lieu de travail ou le domaine public en général.«   –  Murray Bookchin Une société à refaire 1993

Tout au long du XXème siècle, les femmes ont conquis une certaine égalité formelle mais à l’heure actuelle, forcenous est de constater l’ énorme hiatus entre cette égalité formelle et légalité réelle.

L’offensive antiféministe à découvert

Comme pour l’écologisme, l’instrumentalisation du féminisme fut portée internationalement aux quatre coins du monde, directement et sans détour par l’ONU. Cette Institution devenue indispensable aux États pour agir de concert au niveau mondial et n’ayant d’autonomie que celle que lui consentent ces derniers. Le 8 mars 1975 à Mexico s’ouvre la première Conférence mondiale de l’Année internationale de la femme, réunissant 1300 délégués provenant de 133 pays. Si en 1975 à Mexico, certaines féministes avaient dénoncé la conférence de l’ONU comme une tentative de récupération de leurs mouvements, vingt ans plus tard, le Forum des ONGs organisé par l’ONU en septembre de 1995 à Beijing – Chine – accueillait une exceptionnelle participation du mouvement féministe à l’échelle mondiale sous la bannière de La lutte pour l’égalité, le développement et la paix. Désormais le mouvement féministe ressemblait à un vaste champ d’ONGs professionnalisées qui de ce fait désamorcèrent les mouvements authentiquement féministes. Grâce à une Novlangue généralisée, toutes les réalités se sont inversées: les affameurs devenus rédempteurs et les armes du système néolibéral, raciste et patriarcal, apparaissant comme autant de mains charitables tendues vers les femmes pauvres du Sud, comme avec les micro-crédits par exemple,

« Les opérateurs de microcrédits présentent la pauvreté des femmes comme un état de nature et leur propre intervention comme une passerelle vers un état de culture où les femmes, qu’il faut continuellement encadrer, former, initier, auraient finalement une prise sur leur destin. Or, la réalité est exactement inverse. Les pays en développement et les femmes populaires de ces pays sont rendues pauvres par les Programmes d’Ajustement Structurel et la sauvagerie de la globalisation.«   – Hedwige Peemans-Poullet – Féminismes et développement – 2000

Mais après la désactivation vient l’idéologie pour la figer. Ainsi au Greenwashing pour l’écologie, lui correspond le Féminismewashing publicité par Dior sur un t-shirt: We should all be feminists. Résultat probant de la récupération néolibérale de ces deux mouvements, la publicité devenant idéologie pour le peuple après avoir été conçue par l‘intelligentzia universitaire de la fabrique de l’idéologie.

La fabrique de l’Idéologie néolibérale

Aujourd’hui, observait-il, ce sont les libéraux qui ont peur de la liberté et les intellectuels qui sont prêts à toutes les vilenies contre la pensée.George Orwell – Préface à La Ferme des animaux –  

Ainsi, par l’entremise de l’Université l’idéologie néolibérale s’est engouffrée dans le terreau fertile de la confusion théorique des mouvements contestataires jusqu’à les neutraliser. Thomiste à la grande époque chrétienne puis kantienne à l’époque laïque, heideggerienne pendant l’Allemagne nazie et social-démocrate dans après-guerre.  A partir des années 1960 aux USA, elle devient structuraliste, post-structuraliste et déconstructiviste. Démarche s’appuyant sur les pensées de philosophes français de renom sélectionnées et rassemblées sous l’appellation de French Theory, apportant une justification idéologique indispensable aux stratèges du néolibéralisme. Une idéologie qui va miner le cœur-même des dangereuses pensées subversives de l’époque, en particulier celles du féminisme et de l’écologie radicale et les détourner afin de pouvoir cautionner la course effrénées de la valorisation de la valeur. L’exemple de Michel Foucault est significatif à cet égard. À se demander comment les théoriciens de gauchevoire des anarchistesont bien pu mordre à son hameçon.

Quand serat-il enfin possible de « tirer de Foucault quelque chose de clair, tant les formulations qu’on trouve chez lui se prêtent à des interprétations contradictoires.«  se demandait Bookchin. Il assimilait sa démarche à une approche existentielle et esthétique qu’il désigna d’« anarchisme lifestyle«  consistant « à s’adapter, à faire de sa vie une œuvre d’art ou à changer sa vie – et sa pensée – sans changer le monde« . Une démarche consistant à exalter « une pratique de la mise en scène d’insurrections personnelles foucaldiennes« . Mais il se pourrait  que ce manque de clarté cache une démarche bien plus troublante et non directement avouée de Foucault. De 1967 à 1984 sa critique du marxisme se radicalise et loin de mener une lutte intellectuelle résolue contre la doxa du libre marché, il semblait sur bien des points y adhérer. Ainsi, il n’a jamais opposé systématiquement ce qu’il appelle la voie juridico-déductive et axiomatique du libéralisme à la voie utilitariste et néolibérale. Il semblait même fasciné par le néolibéralisme qu’il ne présentait nullement comme le système à abattre, ni comme un cauchemar dont il faudrait se réveiller. Il insistait plutôt sur la différence entre la doctrine traditionnelle du laisser-faire et celle, néolibérale, de la promotion de la concurrence, y compris par l’action de l’État. Le sujet y est conçu comme puissance d’agir davantage que comme titulaire de droits. Pour lui, cette puissance d’agir présente un versant positif qu’il nomme empowerment, – mise en capacité – et un autre négatif sous forme de victimité – culpabilité versus responsabilité –. Le but du droit néolibéral étant de débrider l’action, il mise, au même titre que l’économie, sur la capacité d’agir de chacun, de faire des transactions. Le terme acteur rationnel, suppose que la référence à l’action est aussi importante que celle à la raison car ce qui compte avant tout, c’est l’agir.  La voie libérale dure, celle des économistes intransigeants, s’ouvre sur quelque chose d’assez fascinant en ce qu’elle substitue à la société disciplinaire une politique du respect des différences, jusqu’alors impossible à envisager, même du simple point de vue théorique.

Ainsi les revendications d’hétérodoxie prenaient une place majeure dans la réflexion politique de Foucault. Certes il a mis à l’ordre du jour toute une gamme de dominations qui étaient jusque-là plutôt ignorées, mais elles sont  théorisées et pensées hors des questions relatives à l’exploitation. Loin de dessiner une perspective théorique qui pense ces deux relations concomitantes, il va progressivement les opposer . Ce glissement  conceptuel contribuera à « remplacer l’exploitation et sa critique par le recentrage sur la victime du déni de droit, prisonnier, dissident, homosexuel, réfugié, etc.« Isabelle Garo -. Ainsi  François Ewald, son assistant au Collège de France, put devenir conseiller du MEDEF, tout en se revendiquant de sa pensée et les élites de la doxa néolibérale le vénérer dans les campus américains mais aussi par l’achat– pour le prix modique de 3,8 M d’€. – en 2015 de ses archives par la Bibliothèque Nationale Française.   

Et le premier essai de la diversité/diversion fut marqué

A croire que Margaret Thatcher s’en inspira pour son discours au Congrès du Parti Conservateur le 10 octobre 1975 où elle fut acclamée pour sa vision de la société. son utopie – : Certains socialistes semblent croire que les gens devraient être des numéros dans un ordinateur de l’administration. Nous croyons qu’ils devraient être des personnes. Nous sommes tous inégaux. Personne, grâce au ciel, n’est pareil à un autre, contrairement à ce que peuvent prétendre la plupart des socialistes. Nous croyons que chacun a le droit d’être différent mais pour nous chaque être humain est d’une importance égale.

Retenons ce bel exemple du basculement du discours libéral qui ouvrit la porte à la révolution néolibérale. Fut très habilement employé le terme Unequal- qui a deux sens en anglais : inégal mais aussi différent – afin d’opposer à un socialisme niveleur, le beau concept de différence. Elle transformait ainsi un chose perçue comme négative par la grande majorité de la population, l‘inégalité économique, en une question de diversité, revendiquée à la fois par la tradition humaniste et l’écologie. A partir de là, le problème n’est plus que nous soyons inégaux à cause du système de classes capitaliste qui sert les propriétaires des moyens de production au détriment de leurs serviteurs mais qu’ayant le droit d’être différents et rebelles, il nous faut nous opposer à tous ces anticapitalistes qui comme les communistes cherchent à nous uniformiser. Par ce tour de passe-passe, madame Thatcher avait non seulement trouvé un alibi efficace pour transformer un système injuste et faussé dès le départ en un jeu où les meilleurs seront récompensés, elle avait réussi à briser les luttes des classes du moment.

Le piège identitaire

Dans cette lignée que, comme le fait remarquer Bookchin, Judith Butler reprend les idées de Foucault de manière récurrente dans toute son œuvre et donnera naissance au concept du genre qui va impulser la théorie Queer. Dès lors les pensées des minorités identitaires s’imposent et parviennent  au sein des universités en créant les Cultural Studies puis les Gender Studies. Cette vague allant jusqu’à détrôner la pensée marxiste et celle de la théorie critique inspirée de l’école de Francfort – deux piliers dans les études politiques universitaires américaines qui critiquaient l’apolitisme de la French Theory.  Perry Anderson en 1980 avait bien compris l’enjeu de ce déplacement, estimant que ces auteurs avaient « soumis le sens à un bombardement intense, déclaré la guerre à la vérité, pris complètement à revers l’éthique et la politique et anéanti l’histoire« . Avec le queer, le trouble allait désormais s’installer dans le féminisme et l’obscurcir et de nos jours d’amples secteurs du mouvement LGBT et du féminisme réalisent avec horreur, qu’ils ont un cheval de Troie au sein de leurs organisations,ainsi ce sont toutes les sensibilités des luttes émancipatrices qui se verront affectés de troubles entraînant la paralysie.

Comme le séparatisme lesbien des années 1980, le queer est un nouvel avant-gardisme qui rompt toute solidarité politique avec les femmes comme groupe dominé. Il ne fait aucune place aux femmes réelles, vivant dans un monde mixte, ni à la lutte contre la domination masculine. D’autant que le trouble dans le genre est aussi un trouble dans le sujet, résultant de la théorie postmoderne. (…) La relation homme/femme est le sujet et l’objet du projet féministe historique. (…) L‘idéologie postféministe triomphait, proclamant la fin du patriarcat et l’obsolescence de la révolte. –  Françoise Picq

Le mouvement trans-queer offre des outils à un individualisme solipsiste et hédoniste, très fonctionnel pour l’idéologie libérale et son économie de marché, mais pas pour une théorie politique du changement social. Le sexe est utilisé aujourd’hui comme un étendard de la diversité, de cette incroyable variété dans les identités et les styles de vie. Notre moi socialement construit ne cesse d’affirmer son aspiration à la diversité mais il déteste le collectif. Portant sur des questions sociales, il le fuit, mais se délecte des combats qui le font se sentir original et différent et le portent au-dessus des autres.

les riches de couleur de peau ou d’orientation sexuelle différentes se sentent plus à l’aise sans toucher à la chose qui, entre toutes, les rend plus à l’aise : leur argent.  Walter Benn Michaels – La diversité dans l’égalité –

De fait, la diversité est devenue un business aux mains de diversicrates de tout poil, qui s’enrichissent des généreuses subventions, tant publiques que privées. Les entreprises états-uniennes consacraient chaque année  jusqu’à présent, huit milliards de dollars en diversity trainings, et Google a investi 150 millions dans ces programmes en 2015, alors même que de très sérieuses études ont prouvé leur inefficacité, voire leur nocivité.

Mais en fonction des luttes acharnées menées sur le marché entre lobbys concurrents, le curseur sur le vecteur de l’Économie politique, glisse tantôt de gauche à droite ou a l’inverse et fait inévitablement ressurgir la métaphore du yo-yo. La nébuleuse identitaire convulsive, aux relents autoritaires par leur dispersion polychromatique préparant le terrain aux oligarques du numérique et leur idéologie de césarisme mondialisé coalisés autour de Trump. Ainsi, d’un côté comme de l’autre, on rencontre la même forme d’hypocrisie. A la cancel culture de l’élite progressiste, prompte selon eux à jeter violemment l’anathème sur des auteurs, réalisateurs, figures politiques opposées à leurs vues, accompagnant de fait la déculturation et la destruction du lien social, les wokes de droite sont désormais en mesure de s’appuyer sur toute la puissance de l’appareil d’État pour instaurer des politiques sociales réactionnaires. Les deux tendances spectaculaires ne faisant que suivre la dynamique contrainte du Capitalisme s‘acheminant vers l’autoritarisme par nécessité de rationaliser toujours plus les moyens de garantir et stimuler la valorisation de la valeur.

Le langage inclusif et l‘intersectionnalité qui dispersent

Nous sommes en train de donner à la langue sa forme définitive, celle qu’elle aura quand plus personne n’en parlera d’autre. Quand nous en aurons fini, les gens comme toi devront tout réapprendre.  – O’Brien s’adressant à Winston1984Orwell

Gros enfumage pour brouiller les pistes de l’émancipation et beau fétichisme de la forme au détriment du fond, pure dérive de la théorie de Butler, tel est le langage inclusif. Agir sur le langage, en corrigeant la représentation changerait notre rapport au genre et changerait les rapports de domination. A moins que ce ne soit pour mieux les occulter comme l’a bien compris l’OTAN qui préconise le langage inclusif dans son Manuel pour les femmes, la paix et la sécurité. Organisme militaire s’il en est, aurait-il viré de bord pour s‘engager à fond pour le féminisme et l’émancipation ?

Dans ce brouhaha conceptuel, l‘intersectionnalité, ce concept conçu et théorisé à la fin des années 1980 par Kimberly Crenshaw, juriste afro-américaine semblait relever le défi des divisions identitaires. Il en fut cependant détourné et capturé par l’intelligentzia universitaire des USA, pour finalement  renforcer leur idéologie et stratégie identitaires. Par conséquent, l’intersectionnalité devenait « d’abord le nom d’un problème plutôt que celui d’une solution » Alexandre Jaunait . L‘inversion vient bien de ce que cette survalorisation de la race et du genre se fait au détriment de la classe qui de fait les recouvre.  Cela vaut aussi pour  la théorie de la raison décoloniale pâtissant  de ce biais culturaliste, compris avant tout à travers le prisme du racisme ou de la domination des pays du Nord sur le Sud global, reléguant ainsi au second plan l’opposition pourtant fondamentale entre riches et pauvres.

Le wokisme

Le wokisme est le complément nécessaire du néo-libéralisme qui ne se contente pas de vouloir substituer l’acquisition d’un évangile progressiste à des savoirs fondamentaux en primaire l’orthographe, la grammaire et la syntaxe sont en outre tenues pour des préoccupations élitistes, des survivances d’un ordre patriarcal à abattre. Jean-Claude Michéa – Extension du domaine du capital – Albin Michel – 2023

Chemin faisant, les diffamations, proscriptions, interdictions, destructions que perpétuent les cultural wars, la cancel culture et l’idéologie intersectionnelle touchent la plupart des pays dit démocratiques et plus encore les personnes et mouvements doués de bon sens. La difficulté première étant le refus du débat devenu consubstantiel à cette idéologie, comme le montre le slogan  my rights are not up for debate, qui n’est pas sans rappeler celui de « l’opposition irréductible entre l’ennemi et nous » du juriste nazi Carl Schmitt. Les Éveillés en effet, usant conjointement de l’intimidation physique et des positions institutionnelles signalées dont ils se sont emparées, ont décidé de terrasser tous leurs contradicteurs. Fait inquiétant dès lors que ce  post-modernisme est repris autant par les théoriciens décoloniaux comme Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, inspirateurs notamment de Podemos et de LFI, comme par les tenants de la métapolitique version Martin Sellner, penseur du parti néo-nazi autrichien FPÖ.  La droite vénérant le marché en maudissant la culture qu’il engendre et la gauche affirmant combattre la logique du marché pour se prosterner devant la culture qu’il engendre. Si la Ltila langue du IIIème Reich frappe par sa rigidité, la novlange actuelle est plus subtile et dangereuse par son caractère invisible, liquide ou ductile et comme allant de soi. Et si le nazisme peut s’interpréter comme produit de la modernité, notamment de l’extension de la rationalité instrumentale et bureaucratique, il peut aussi se lire comme une dictature de la Participation.

Néolibéralisme et horizon totalitaire

C‘est bien du modèle chinois dont rêvent les stratèges de l’Économie Politique – tel Elon Musk-, là où le pouvoir central parvient à faire cohabiter au sein du pays une gestion économique presque libérale avec un autoritarisme politique marqué, tout en affichant un style de bonne gouvernance dont on sait les critères transnationaux attachés à la doxa de la Banque mondiale : privatisations accrues et/ou délégations au privé; décentralisation et/ou coopérations multiniveaux affirmées; flexibilisation de l’emploi et des statuts. Le tout, en célébrant la participation des ouvrières et ouvriers dans les entreprises et des habitants dans la sphère civile.

« Le rôle central de celui que j’appelle l’empereur, n’est pas contesté. Il prend toutes les décisions clés et se donne totalement le droit de changer d’avis si la situation évolue, et il le fait souvent en pratique. Paradoxalement, ce schéma n’est pas incompatible avec une réelle autonomie des équipes, qui travaillent de façon horizontale. La hiérarchie intermédiaire ne fait pas écran entre le patron et les équipes opérationnelles, à charge pour elle de s’informer auprès de la base.«   Sandrine Zerbib – Ex-présidente d’Adidas-Chine

Quant au management politique, les comités de résidents, placés au centre de la construction actuelle des shequ communautés résidentielles de 100 à 700 habitants –, constituent la pierre d’achoppement d’un système de maillage de la société urbaine dès les années 1950. Ce maillage visant, en complément des unités de travail, à surveiller des résidents, à renforcer l’éducation politique et à faciliter l’application locale des politiques délivrées en haut-lieu. Le but des shequ étant de soulager l’État de certains devoirs et responsabilités en les transférant aux citoyens participant aux shequ. La politique de construction des communautés illustre le caractère ténu de la frontière entre protection et contrôle social. Elle permet que ce dernier soit davantage perçu par les résidents comme un moyen de préserver leur sécurité que comme une oppression, jouant le rôle de contrôle social.

« En temps ordinaire, les comités de quartier rendaient un certain nombre de services à la communauté, au profit notamment des personnes âgées. Avec l’arrivée du Covid-19, ils sont devenus les exécutants zélés d’une politique de prévention particulièrement stricte qui les a conduits à régimenter la vie des gens.«   –  Sandrine Zerbib

Moins réussi l’auto-nommé État communal en Bolivie, un oxymore pour désigner l’initiative étatique soit disant démocratique et participative visant depuis le haut la mise en place à la base d’un  pouvoir populaire. Des projets mis en place à travers la constitution par les habitants de formes d’autogestion et d’autogouvernement communautaire, les conseils communaux et les communes, conçues comme les fondements d’un État communal en construction. Finalement, comme le relève la sociologue Paula Vásquez: « la loi des conseils communaux a jeté les bases d’un nouvel État qui s’est avéré être une énorme machine clientéliste.«  Dans ses contradictions internes et le harcèlement constant des USA, le chavisme d’État se perçoit désormais comme un pouvoir civilo-militaire engagé dans une lutte pour sa survie malgré l’aide et les conseils portés par la Chine.

Du nouveau à l’Ouest: le NMP ou NPM

La participation c’est la marotte du Nouveau Management Public – New Public Management -? Émanation directe de l’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) née en 1980  afin de moderniser ladministration publique, ce modèle de gestion, bien  plus discret que la mondialisation des marchés, ne jure que par les 3 E – Économie, Efficience, Efficacitéet les 3 DDownsizing compression du personnel, Defunding,définancementDevolution Décentralisation . Il est entré en force dans les démocraties libérales contemporaines.

Quand l‘individu et l’État deviennent entrepreneurs, le management devient universel. Il devient l’univers que la culture néolibérale nous donne à vivre et tient lieu de catégorie politique. Il en va ainsi de l’idée de gouvernance qui laisse entendre que personne n’a ou ne détient de pouvoir, que toute décision est issue des nécessités objectives de la situation et de la volonté populaire.  Les directions, en apparence n’imposent plus rien, demandant que chacun se détermine à la base, selon des procédures plus ou moins définies.  Nous n’en sommes pas encore dans nos sociétés avancées auxquelles manquent encore de nombreux éléments pour ce type d’organisation managériale. Mais depuis quelques décennies ce processus se voit renforcé par la mouvance citoyenniste issue des classe moyennes touchées par la crise de 2008. Ce mouvement se concentrant essentiellement autour d’un désir de démocratie plus directe, plus participative dans les institutions étatiques. Désormais promue directement par l’État,conférences citoyennes concertations citoyennesqui entend donner la parole aux citoyens, le moment venu, les démocrates citoyennistes pourront exécuter les propositions de l’OCDE concernant le NMP, dans une sorte de méga-relation de service via les Institutions communales.

Le citoyennisme n’est pas seulement une impasse politique. Mordant à l’hameçon du NMP, voire le devançant par sa volonté de gérer la collectivement les affaires via les Institutions communales en place, il finit par accentuer la dépolitisation croissante actuelle et l’acceptation de l’Économie politique comme horizon indépassable. En effet le citoyen-client finit par devenir un citoyen obnubilé par le localisme, par son monde privé et aveugle à tout ce qui ne le concerne pas directement en dehors de son quartier, de sa commune. De donner à cette mouvance citoyenniste encore minoritaire, un statut d’interlocuteur privilégié de l’État, l’élite politique pourrait bien la situer à la source de ce travail de production de l’indifférence dont il est essentiel de prendre la mesure, car: « L’indifférence agit dans l’histoire. Elle agit passivement, mais elle agit. C’est la fatalité, ce sur quoi on ne peut pas compter, ce qui perturbe les programmes, ce qui bouleverse les plans les mieux élaborés, c’est la matière brute qui se rebelle contre l’intelligence et l’étouffe. » Gramsci   

Plus ter­ri­fiant que le bruit des bottes, le silence des pantoufles. Max Frisch

Les régimes dictatoriaux ne sont pas une exception une sorte d’aberration démocratique. Ils sont laboutissement logique d’une forme de gouvernement nécessaire à la structuration des sociétés pour une rentabilité optimum du  capital financier. A nous  communalistes de bien tracer dès la mise en place d’une stratégie conséquente, de la ligne de démarcation entre nos initiatives et celles autogestionnaires mais qui s’inscrivent dans l’Économie politique et finissent par étouffer ce qui n’est encore qu’en germe. A nous de promouvoir de nouvelles institutions intégrées dans un large et vaste mouvement en tension avec les Institutions de l’État. Faute de quoi, tout comme les citoyennistes, nous ne serions qu’une tentative de plus pour renforcer la dynamique aveugle du Capital. Car en fin de compte, quelles que soient les nouvelles formes de pouvoir développées par les classes dirigeantes dans tous les pays, elles ne sont jamais le fruit d‘un choix subjectif mais sont au contraire enracinées dans des processus économiques objectifs. Et la subjectivité qui est notre ne pourra se construire réellement que si nous sommes capables, avec d’autres, de saisir l’objectivité du monde que nous partageons. Comprendre, c’est pouvoir, être en capacité de rétablir la communication avec ce qui nous entoure, fissurer la glace de la séparation et changer le monde avant qu’il nous change complètement.


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