L’une des ressources principales du capitalisme et de son système de domination, de celles qui lui ont permis de perdurer en complément de ses logiques répressives permanentes à travers différentes époques et contre les multiples résistances qu’il a soulevées, est certainement sa capacité à récupérer à son profit tout ce qui s’opposait à lui au niveau des idées et des concepts. Ce soft power fut toujours le complément direct, et si possible préventif, des options purement répressives toujours coûteuses en termes de maintien de l’ordre.
Quand l’on parle de récupération, il faut comprendre qu’il s’agit du processus consistant à vider de son contenu vivant une proposition quelconque pour la transformer en une formulation morte, désincarnée, une simple figure de cire de la vie sociale. Des mots et des idées qui se sont vus ainsi dépouillés de leur réalité première, on pourrait faire une longue litanie dont nous donnerons donc ici une version très abrégée.
Ainsi de la République (Res Publica, le peuple roi) devenue le cadre même de la servitude des populations sous la férule de l’État et de ses institutions. Et quand la mise en scène de ce cadre institutionnel ne suffit plus, c’est donc pourtant au nom de cette soi-disant République que l’on réprime, écrase, les révoltes les plus légitimes des populations accablées par tant d’injustices.
La Démocratie (démos kratos, le pouvoir du peuple) qui par le tour de passe-passe du système représentatif s’est transformée en méthode matérialisant la dépossession effective de tout pouvoir de ce même peuple, réduit au statut de spectateur impuissant des affligeantes manœuvres politiciennes. Remarquons que cette volonté récupératrice, passant par la représentation électorale, s’est manifestée dès la Révolution française face aux revendications de démocratie directe qui ne tardèrent pas à s’y exprimer. Autre point d’orgue de cette démarche récupératrice, l’écrasement de la Commune et la prise de pouvoir des Versaillais qui depuis n’ont jamais quitté la place.
Le socialisme qui de revendication d’un système véritablement égalitaire pour l’ensemble des populations s’est transformé en social-démocratie, simple méthode alternative de la gestion planifiée et bureaucratique de l’Économie politique du système capitaliste et de sa continuité.
Le syndicalisme, formidable mouvement de résistance solidaire des exploités qui durant toute une époque sut afficher clairement des objectifs révolutionnaires, est devenu la plupart du temps, en se laissant inscrire dans les logiques du capitalisme, la simple défense d’intérêts corporatifs ignorant tout le reste, perdant tout lien avec les réalités communes à tous ; sans perspective globale, il s’est laissé en finalité complètement atrophié.
Pire encore, le monde de la paysannerie et tous ses savoir-faire en lien avec le respect de la nature, a été progressivement exterminé par l’intermédiaire de ses propres syndicats, œuvrant pour leur part au développement et au profit de l’agro-industrie, avec les ravages écologiques que l’on connaît, menaçant jusqu’à notre devenir.
Le féminisme, puissant mouvement revendicatif pour l’émancipation des femmes dans une société à dominante patriarcale, qui s’est progressivement étiolé en oubliant dans quel monde et quel système organisationnel sa liberté cherchait à s’établir ; participant donc de l’accentuation de la séparation généralisée jusqu’à soutenir les pires logiques d’un arrivisme sordide, le droit d’être aussi ignoble et aussi égoïste que les pires manifestations d’un masculinisme pourtant honni.
L’écologisme, au départ prise de conscience des méfaits du productivisme capitaliste sur les équilibres écologiques, que ce soit au niveau local ou au niveau planétaire, prise de conscience que la principale production du capitalisme consistait à tout transformer en déchets et en ordure et le monde même en poubelle malodorante, s’est transformé en mode d’adaptation, de résilience adaptative à ce même monde déliquescent. Les partis dits écologiques ont abandonné piteusement l’idée même de la nécessité d’une transformation radicale du mode d’organisation sociale avec comme conséquence que l’écologie est perçue par beaucoup aujourd’hui comme un véritable repoussoir et comme complètement déconnectée des réalités de la vie quotidienne. Ce qui ne va certainement pas aider à éviter le pire.
Les notions de justice et de sécurité ont de même été complètement vidées de leur substance, se résumant pour l’essentiel à la constitution d’un ordre sécuritaire ayant pour objectif principal la préservation et la protection des intérêts dominants, couplées à la surveillance et au cadrage des populations démunies considérées comme potentiellement dangereuses par le système.
L’espoir d’une société égalitaire s’est pour sa part complètement évanoui puisque le capitalisme a réussi à faire admettre implicitement dans les mentalités que le seul vrai péché, la seule faute impardonnable, la seule diversité inacceptable, était finalement d’être pauvre selon son critère primordial, l’argent.
Et que si les pauvres sont pauvres, cela ne peut être que de leur faute et ne peut venir que de leur mauvaise volonté à prendre part au banquet du capital. Loin donc de toute tentative de recherche d’une égalité sociale de principe, a été inculquée l’idée que les pauvres ne pouvaient être que des paresseux.
On constate donc qu’une grande part de ce qui permet la récupération et le détournement des idées est le contrôle du sens des mots par l’évidement des concepts, en leur ôtant progressivement tout ce qu’ils pouvaient véhiculer de subversif à l’origine. Un nombre conséquent d’agents du système, plus ou moins rémunérés, s’adonnent quotidiennement à cette tâche, à commencer par les politiciens de tous bords. Les médias dits d’information s’empressant ensuite d’y prêter main-forte par l’intermédiaire d’intervenants désignés rapidement par le système même comme étant des experts.
Et c’est ainsi qu’une idée, à la base pleine d’espoir d’émancipation et de promesses, se transforme en eau tiède tout à fait stagnante et ne présentant plus aucun danger pour la domination. En récupération réussie donc. On ne s’étonnera donc pas que tous ceux qui prétendent s’opposer véritablement à la continuité et aux prédations de ce type de société prêtent une attention toute particulière à ce phénomène.
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