Recension : Passages n°1 — La nature

Pour une écologie radicale et féministe

Si le numéro zéro de Passages posait les bases d’une critique de la civilisation comme système de domination, celui-ci approfondit cette critique en faisant de la nature son objet central — non pas comme décor ou ressource, mais comme question philosophique, politique et existentielle. Le résultat est un numéro plus dense, plus hétérogène, parfois plus ambigu, mais aussi par endroits plus puissant que son prédécesseur. Il appelle une lecture attentive, qui reconnaisse ses apports réels tout en maintenant les lignes de démarcation qu’une écologie sociale communaliste ne peut abandonner.

Ce que Passages n°1 réussit — et ce que nous partageons

Le texte d’ouverture, « Notre nature », tient une troisième voie entre deux tentations symétriques — dissoudre la nature dans la culture ou la réifier en objet de gestion technocratique. La revue en formule la définition centrale sans ambiguïté : la nature, c’est « ce que l’être humain n’a pas créé » — et c’est aussi « ce que la civilisation exploite, arrache, détruit inexorablement […] ce qui, vivant comme mort, animé ou inerte, contient une valeur intrinsèque et incommensurable. » L’écologie sociale partage pleinement ce refus du constructivisme et du réductionnisme technocratique — nous reviendrons plus loin sur ce que le naturalisme dialectique y ajoute et y corrige. Ce qu’on peut affirmer d’emblée, c’est que la crise écologique est pour Bookchin comme pour Passages avant tout une crise de l’organisation sociale et des rapports hiérarchiques qui la structurent — et non un destin naturel ou une fatalité de l’espèce humaine.

L’article « Habiter le monde : des éthiques environnementales face au désastre » montre, en s’appuyant sur Baird Callicott, Nastassja Martin et les travaux anthropologiques sur les peuples Lakotas, Ojibwas, Tukanos et Gwich’in, comment des cosmologies non naturalistes ont permis pendant des millénaires des modes de vie en réciprocité avec les écosystèmes. La conclusion est juste : ce n’est pas l’être humain en général qui détruit la nature, c’est une ontologie particulière — l’ontologie naturaliste occidentale — portée par une organisation sociale précise. La destruction du vivant n’y est jamais un destin naturel, mais toujours le produit de rapports hiérarchiques qui la structurent.

Le long article sur la Polynésie est l’un des moments les plus forts du numéro. En suivant Zohl Dé Ishtar, il montre comment la colonisation a opéré simultanément : spoliation des terres, destruction des cosmologies, prostitution institutionnalisée, essais nucléaires. La cohérence systémique de la dévastation est saisissante — ce n’est pas une série d’abus séparés, c’est un programme, dont la revue résume la logique : « La nature n’existe pas quand une culture hégémonique s’octroie le droit d’être la seule à narrer le monde. » C’est exactement ce que l’écologie sociale désigne par le terme de hiérarchie — une logique de domination qui traverse simultanément les rapports à la nature, aux femmes, aux peuples colonisés, et qui ne peut être combattue que comme totalité.

La rubrique stratégique sur l’écocentrisme — la reconnaissance d’une valeur intrinsèque à l’ensemble de la communauté biotique — constitue un déplacement philosophique réel par rapport au n°0. Elle rejoint l’insistance de Bookchin sur la valeur propre de la première nature — avec une nuance décisive : pour Bookchin, l’humanité en est, à ce stade de l’évolution, la forme la plus développée de la conscience réflexive, sans que cela constitue un privilège ou un mandat de domination — la nature qui, à travers l’être humain, prend conscience d’elle-même, pour reprendre la formule d’Élisée Reclus qui nous est chère. Cette capacité réflexive confère à l’humanité une responsabilité particulière : la deuxième nature — l’organisation sociale humaine — peut trahir la première en la dominant, ou lui être fidèle en refusant de la détruire. L’écocentrisme strict risque, s’il n’est pas articulé à une théorie de l’organisation sociale, d’effacer cette responsabilité consciente qui rend possible l’auto-institution du politique : la capacité des communautés à se donner leurs formes de vie commune, sans délégation de souveraineté ni représentation.

Les limites et les divergences : là où l’écologie sociale prolonge autrement

1. Une dialectique encore incomplète

Passages défend avec force l’idée que la nature a une existence propre, irréductible à l’humain. Cette position mérite d’être saluée dans son refus du constructivisme. Elle appelle cependant une précision décisive que Bookchin formule dès l’ouverture de The Philosophy of Social Ecology1 : définir la nature comme « ce que l’être humain n’a pas créé » risque de reconduire le dualisme nature/humanité que le naturalisme dialectique s’emploie à démonter. La nature n’est pas ce qui se situe « avant » ou « hors » de l’humain — elle est le processus évolutif dont l’humanité fait elle-même partie, et dont la deuxième nature est un moment à part entière.

Passages reste pris, par endroits, dans une conception statique de cette relation, frôlant l’écueil d’une humanité posée comme pure menace face à une nature posée comme pure altérité blessée. Le problème n’est pas l’humanité — c’est une minorité dominante imposant une forme sociale déterminée, dont la logique hiérarchique et marchande pervertit le rapport au vivant. Mais il faut aller plus loin : cette forme sociale ne se réduit pas à la volonté d’une classe dirigeante identifiable. La critique de la valeur invite à reconnaître que le capitalisme fonctionne aussi comme un sujet automate — une dynamique de valorisation sans fin qui s’impose à tous comme une contrainte structurelle. Les catégories qui organisent notre rapport au monde — la valeur, la marchandise, le travail abstrait, la dissociation entre sphère publique et sphère reproductive — ne sont pas de simples instruments au service d’une classe : elles constituent la forme sociale elle-même. Ce double regard montre que l’émancipation exige à la fois de destituer ceux qui exercent le pouvoir, d’abolir les formes sociales qui rendent ce pouvoir possible et nécessaire, de reconstruire un rapport non destructeur à la première nature — et de mener un travail sur notre propre psyché : désintérioriser les catégories du capital que nous avons si profondément assimilées qu’elles nous apparaissent comme naturelles, pour rouvrir l’espace de désirs et d’imaginaires qui ne soient pas formatés par la logique marchande. La lutte pour la nature et la lutte pour une organisation sociale non hiérarchique sont ainsi, dialectiquement, un seul et même mouvement — tendu vers ce qu’on pourait nommer la troisième nature : cet alliage non encore advenu de première et de seconde nature qui, comme l’écrit Marin Schaffner dans sa préface à La liberté dans la nature2, ne pourra être atteint que par une « éthique de la complémentarité » — non la domination ni la dissolution de l’humain dans la nature, mais leur articulation dans des formes sociales et politiques émancipatrices à construire. C’est cette unité profonde que Passages n’a pas encore pleinement saisie — au sens de s’en emparer —, et qui conditionne la cohérence de tout projet émancipateur à la hauteur du désastre. La revue elle-même en pressent l’exigence, lorsqu’elle formule que « nous ne pouvons concevoir une stratégie ambitieuse qu’à l’intérieur d’un cadre écocentré » — mais sans encore articuler ce cadre aux formes concrètes et auto-instituées par en-bas d’une organisation sociale non hiérarchique et non marchande qui lui corresponde.3

2. Le réensauvagement : une aspiration légitime, une utopie sans substrat

L’entretien sur le réensauvagement est l’un des passages les plus vivants du numéro. La reconnexion au corps, aux rythmes naturels, à la vie collective dans les marges est une aspiration compréhensible — et l’idée que la résistance a besoin d’une perspective désirable est juste. Mais le réensauvagement ne peut en tenir lieu que pour une infime minorité : le substrat écologique, spatial et culturel qui le rendrait possible pour tous a été irrémédiablement détruit par la civilisation industrielle elle-même. Cette expérience, individuelle ou de petit groupe, laisse sans réponse la question de ceux qui vivent dans des villes et dépendent encore — pour un temps qui n’est pas négligeable — des infrastructures de la civilisation industrielle pour leur subsistance. La planète ne peut tout simplement plus nourrir l’ensemble de l’humanité selon les modes de vie des chasseurs-cueilleurs : ce n’est pas un horizon, c’est une impasse écologique et matérielle que la revue ne mesure pas suffisamment. Le communalisme pose la question autrement : comment transformer, depuis l’intérieur des communes, les rapports sociaux pour créer des conditions de vie non hiérarchiques et écologiquement saines — pour tous, et non pour quelques-uns ? Le réensauvagement illustre ce que nous observons à l’échelle de toute une lignée critique : une lucidité sur ce qu’il faut refuser, sans architecture instituante pour porter ce refus au niveau d’une société.

3. L’écoféminisme : une articulation encore en chantier

Le texte « Dominer la nature, dominer les femmes » prolonge l’article sur Gilgamesh du n°0 avec puissance. Le parallèle entre extractivisme et pornographie, entre regard colonial et regard pornographique, entre domestication de la nature et domestication des corps féminins, montre que la même logique de domination est à l’œuvre dans des registres en apparence distincts. L’apport de Mary Zeiss Stange, via la figure de la femme chasseresse, rouvre la question de la relation directe au vivant — y compris dans sa dimension mortifère — comme condition d’une émancipation réelle.

Ce qui manque encore, c’est la jonction avec une théorie des rapports sociaux de production et de reproduction. Federici et Mies ont montré comment l’accumulation primitive du capital s’est construite sur la dévastation simultanée de la nature et du travail reproductif des femmes. Roswitha Scholz permet d’aller plus loin : avec la théorie de la dissociation-valeur, le féminin — et avec lui tout ce qui relève du soin, de la reproduction, du rapport immédiat à la nature — est dissocié de la sphère de la valeur non par accident, mais parce que la forme-valeur ne peut fonctionner qu’en rejetant hors d’elle ce qu’elle ne peut absorber sans se nier. La domination des femmes et la destruction de la nature ne sont pas deux combats parallèles — non parce que les femmes seraient nature, association que Passages dénonce à juste titre comme un instrument patriarcal de double domination, mais parce qu’elles sont co-constituées par la même mécanique aveugle du capital : ce que la forme-valeur ne peut absorber sans se nier — le soin, la reproduction, le rapport immédiat au vivant — lui est rendu étranger et assigné comme dehors exploitable. C’est cette co-constitution structurelle, et non une identité ontologique, que l’écologie sociale communaliste entend théoriser.

Ce que Passages n°1 ouvre — et ce que nous attendons du n°2

Passages n°1 est un numéro plus solide et plus articulé que son prédécesseur. La distinction entre écocentrisme et anthropocentrisme, la critique de la sanctuarisation comme revers de l’extractivisme, l’analyse des cosmologies autochtones, la jonction entre féminisme radical et défense du vivant : autant d’éléments qui font de cette revue un interlocuteur sérieux pour quiconque pense l’écologie en dehors des sentiers réformistes.

Ce qui demeure en suspens — et ce que le n°2, consacré au féminisme, pourrait contribuer à résoudre — c’est la question de la co-constitution des dominations. Passages a montré que la destruction de la nature et la domination des femmes procèdent d’une même logique hiérarchique ; il lui reste à théoriser cette unité — à dire non seulement qu’elles coexistent, mais qu’elles sont structurellement produites par la même forme sociale. C’est là que la conversation entre Passages et l’écologie sociale communaliste a le plus à gagner — et le plus à offrir à celles et ceux qui cherchent, au-delà de la résistance, les formes d’un monde autre.


1Murray Bookchin, The Philosophy of Social Ecology. Essays on Dialectical Naturalism, troisième édition (première éd. 1990 ; deuxième éd. 1996), AK Press, 2022. Postface de Todd McGowan.

2Marin Schaffner, préface à Murray Bookchin, La liberté dans la nature, Wildproject, 2026.

3Cette absence de perspective instituante n’est probablement pas un simple angle mort théorique. Elle tient sans doute à une inhibition plus profonde — que l’on rencontre dans la plupart des courants radicaux contemporains — liée à la confusion entre la politique et le Politique : la première renvoie aux partis, aux élections, à l’économie politique et à l’État représentatif et autoritaire — tout ce dont les désastres du XXe siècle ont fait un repoussoir légitime ; le second désigne la capacité des communautés à s’auto-instituer et à délibérer collectivement sur leur vie commune, en dehors et contre toute délégation de souveraineté. Ce tabou de la politique, devenu tabou du Politique, frappe ainsi aussi bien les formes instituantes non étatiques que celles qu’il prétend rejeter. C’est précisément cette distinction — et sa fécondité pour tout projet émancipateur — que l’écologie sociale communaliste s’emploie à questionner et à rétablir.


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