Le texte qui suit sur « La nécessité impérative de sortir du capitalisme » est un résumé de l’un des ateliers d’une longue série organisée par Chusma Selecta et Floréal Roméro pour mieux comprendre notre monde : la série complète s’intitule « Le royaume de l’argent ». Chacun de ces textes aura donc une suite…
I. Notre première tâche : définir et situer le capitalisme
A. Anticapitalisme ?
La « production » littéraire se rapportant au capitalisme est d’une telle importance que vouloir l’appréhender dans sa totalité, relève de la mission impossible. En outre, si l’on jette un œil au large spectre « anticapitaliste », les courants s’avèrent très bigarrés et leur grande majorité prétend seulement réformer le capitalisme, le canaliser, le diriger, lui faire changer de cap, le moraliser, lui mettre une muselière là où ses dents sont les plus visibles : par exemple dans son aspect financier. De plus, les mesures qu’ils préconisent pour l’enrayer ne s’attaquent qu’à ses symptômes et non à ses racines, quelle que soit l’appellation d’origine de ces écoles anticapitalistes, qu’elles se réclament du marxisme, du bouddhisme, de l’islam ou du keynésianisme. En fin de compte, toutes prétendent utiliser l’État comme outil de changement, même si elles appellent à la mobilisation du peuple.
De notre côté, pour comprendre la puissance démesurée des impératifs capitalistes et la façon de s’en défaire, nous remonterons aux racines systémiques du capitalisme, celles qui ont imposé une impitoyable structure dynamique d’accumulation forcée, de maximisation des profits et d’accroissement de la productivité du travail.
Si nous approfondissons, (c’est sans doute la littérature marxiste radicale qui a le plus finement appréhendé le phénomène) d’importantes divergences apparaissent également parmi les auteurs sur les origines du capitalisme. Par ailleurs, Marx lui-même avait une double facette ambigüe, raison pour laquelle ceux qui se réclament de la « Critique de la valeur »1 parlent d’un « Marx exotérique » et d’un « Marx ésotérique »2, ce dernier étant le plus radical.
Cependant, bien que non-spécialistes, nous nous devons de comprendre quelle est la version la plus pertinente, car notre façon de concevoir l’histoire du capitalisme déterminera notre « enquête » et par conséquent l’élaboration de nos stratégies pour le vaincre.
En étudiant le passé, nous avons tendance à le déformer en le regardant avec nos lunettes « économicistes » du présent. La meilleure prévention reste le doute, et il nous faudra une connaissance plus approfondie de nos façons d’être, de sentir, de penser et d’agir à l’intérieur de nos diverses sociétés au cours de l’histoire. Et c’est là qu’interviennent avec une importance fondamentale les connaissances anthropologiques et ethniques.
B. Etapes préliminaires
Chaque étape historique est préparée par la précédente, laquelle crée des conditions favorables pour la suivante. Même si ces conditions ne s’avèrent pas toujours déterminantes pour l’avènement du capitalisme comme point culminant d’un système de domination total, suivre sa complexe dialectique évolutive, nous permet de mieux le connaître. Nous pourrions ainsi remonter grossièrement (par manque de temps et d’espace) à la fin du paléolithique supérieur et entrevoir des germes de la domination à venir dans ces sociétés égalitaires, de services et d’obligations3. Dans un environnement devenu hostile à cause des changements climatiques, l’apparition de l’agriculture, les migrations, des décalages entre tribus et les luttes entre elles, nous mèneraient à la constitution des premières sociétés avec des hiérarchies de domination et à l’apparition des premiers Empires4. (La « méga-machine » de Mumford). La création du prêt et du crédit joua également un rôle fondamental (voir Graeber), de même que l’invention et à long terme l’imposition de la monnaie, initialement créée pour payer les armées, dans le temps axial, ou le développement parallèle et contigu du commerce jusqu’aux débuts du moyen-âge. Dans une société hautement structurée par le féodalisme, l’Église et les corporations d’artisans, le marché se développe lentement dans ses interstices jusqu’à atteindre en Europe de très larges dimensions. Malgré tout, et en dépit de son incontestable développement, cet énorme marché international ne peut pas encore être qualifié de capitaliste.
C. L’avènement de la société mercantile
La structure du commerce et du marché ayant précédé le capitalisme ne signifie en rien des pratiques à l’abri de tout soupçon, bien au contraire. Le bénéfice et le profit ont toujours été le fondement et le moteur de ces pratiques commerciales destinées aux plus fortunés, ayant recours, à l’exploitation, aux saccages, et finalement aux guerres pour s’assurer la suprématie de ces marchés.
Contrairement à ce qui s’est passé en Asie, où les rois et généraux se souciaient peu du commerce, très tôt en Europe, les militaires et les puissants se rallièrent à la cause mercantile jusqu’à ce qu’ils soient remplacés par les marchands eux-mêmes. Mais auparavant, les seigneurs et les rois de la fin du moyen-âge facilitèrent le financement des découvertes, tout comme les rois catholiques espagnols l’initièrent avec Christophe Colomb. Les découvertes donnant lieu à des colonies, celles-ci générant des profits, qui à leur tour renfoncèrent les relations de confiance, cette dernière se traduisant par davantage de crédits. Entre la conquête et la « reconquête », seul diffère le lieu géographique. Et les mercenaires espagnols persécutant les « infidèles » dans les Amériques, dynamique typique de l’Espagne catholique de la « reconquête », exaltés par les richesses et sous la pression des commanditaires et créanciers5, eurent tôt fait de conquérir les Amériques. Le pillage de l’or et de l’argent permit d’injecter plus de devises dans le commerce international en Europe, créant des répercussions jusqu’en Asie. Depuis ce moment historique précis, la dynamique financière des entrepreneurs mercantiles n’a cessé de se développer en Europe. Bien entendu, le continent américain fut le premier à en pâtir, avec un génocide sans précédent dans l’histoire de l’humanité jusqu’à la date fatidique du mois d’octobre 1492. L’objectif était d’abord d’utiliser les natifs comme esclaves (humains sans âme) pour extraire sans coût les richesses du sous-sol (or et argent), puis avec les plantations de coton, de sucre et de tabac, de vendre ces produits dans toute l’Europe. Créant au passage de nouvelles habitudes et une dépendance aux deux derniers produits alimentaires cités. Un siècle après le débarquement, la population des Amériques avait diminué de 90%. Les natifs, quasiment exterminés, furent alors remplacés par des Africains. C’est ainsi qu’entre le XVIe et le XIXe siècle, d’autant plus sous la pression ultérieure du capitalisme anglais et nord-américain, l’Afrique se trouva dépouillée de dix millions d’habitants vendus comme esclaves. Et tout cela financé par le biais du marché, en vertu de la loi de l’offre et la demande.
C’est ainsi que les compagnies négrières vendaient des actions dans les bourses d’Amsterdam, Londres et Paris, jusqu’à la fin du XIXe siècle. Un investissement avec un rapport extrêmement rentable de 6% par an.
Ces entreprises fonctionnaient parfois au niveau international sans l’intervention de l’État. Il faut rappeler à ce sujet que la Hollande (Provinces-Unies), sans être un État pleinement constitué, (marais battus par le vent) parvint à se libérer des envahisseurs espagnols à partir de 1568 et en seulement 80 ans. Et ce pour devenir la Mecque financière des commerçants du continent. Contrairement aux capricieux et peu sérieux rois absolutistes et très catholiques d’Espagne, cependant bien plus riches et puissants, les toutes récentes compagnies marchandes gagnèrent la confiance des investisseurs en élaborant des mécanismes financiers sophistiqués et en répondant aux prêts avec davantage de garanties que les particuliers. Les Provinces-Unies, par le biais de ces compagnies, se libérèrent de la tutelle espagnole en engageant des mercenaires et en achetant une puissante flotte. C’est ainsi que la Compagnie des Indes orientale (VOC) parvint à elle seule à conquérir l’Indonésie, le plus grand archipel du monde en 1602. Et ce n’est qu’en 1800 que l’État hollandais prit le contrôle de la colonie et cela durant un siècle et demi. Il parvint à créer une société mercantile surpassant celle de Florence et développa la société commerçante la plus étendue du monde. Mais ces réussites marchandes furent souvent soutenues par des moyens « extra-économiques » comme les escarmouches et les guerres. Cependant, et malgré ces réussites, il ne s’agissait pas encore d’un marché capitaliste. Celui-ci n’étant pas encore soumis à l’impératif typiquement capitaliste de maximiser les profits grâce au développement des forces productives. La principale préoccupation de ces marchands, malgré leur investissement dans l’agriculture ou l’industrie, était la circulation des produits sur de longues distances, depuis des marchés très divers et épars, et leur stockage qu’ils faisaient également payer. Des produits de luxe, destinés majoritairement aux élites, mais aussi du grain en provenance de la région baltique pour leurs villes, les plus peuplées d’Europe. Ils ne s’intéressaient pas à la production, dont ils ne pensaient pas non plus à réduire les coûts pour accroître leurs bénéfices. D’où la nécessité cruciale et l’obsession démesurée de dominer le commerce international, le transport et les échanges de biens en provenance de l’extérieur. Ils furent frappés par la crise du XVIIe siècle en Europe qui marqua le début de leur déclin. Mais ailleurs en Europe, le capitalisme était déjà né, se frayant un chemin et attendant son heure pour prendre la relève, et cette fois-ci avec une logique et une impétuosité implacables, jamais vues dans l’histoire.
D. Les « lois naturelles » du Capitalisme
C’est aux alentours de cette étape historique que surgissent les divergences et éclatent les polémiques, y compris parmi les marxistes, raison pour laquelle il est important d’approfondir. Est-il vrai comme le prétendent de nombreux marxistes, et d’une certaine façon Marx lui-même (l’exotérique), que l’origine du capitalisme coïncide avec l’apogée du marché ? En d’autres termes : le capitalisme est-il simplement un marché libéré de toute entrave morale et structurelle de type féodal ? Ou bien considérons-nous le marché capitaliste comme une rupture anthropologique ?
Comme c’est souvent le cas, loin d’être innocentes, ces questions soulèvent le nœud du débat et nous permettent d’approcher d’un peu plus près la complexe réalité.
Si nous envisageons l’explication la plus courante considérant le marché comme un héritage direct, une évolution logique de l’économie héritée du moyen-âge, cela nous amène à présupposer que le capitalisme émane naturellement des us et coutumes presque aussi anciens que l’humanité elle-même.
Vu sous cet angle, le capitalisme s’assimilerait à des lois naturelles. Dans ce cas, nous dénaturerions les caractéristiques qui lui sont propres et exclusives, mais aussi les longs et douloureux processus de son développement, en limitant notre compréhension du passé. Et pire, cela entamerait nos espoirs quant à l’avenir. Car si le capitalisme était réellement le dénouement naturel de l’évolution historique, nous pourrions difficilement imaginer nous en défaire ou imaginer des structures sociales et politiques autres.
Si la question de l’origine du capitalisme peut sembler superflue, elle questionne avec plus de sagacité qu’il ne paraît cette croyance si fortement ancrée dans notre culture et à la fois si dangereuse : celle qui nous parle d’un « libre marché », de ses avancées pour l’humanité et de ses idylliques filiations avec la démocratie, et même « le développement durable ».
E. L’Europe, berceau du Capitalisme
Il reste aujourd’hui encore une question qui taraude de nombreux penseurs et à laquelle la plupart d’entre eux n’ont pas su apporter de réponse cohérente.
Pourquoi le capitalisme naît-il en Europe quand l’on sait qu’au XVIIIe siècle (plus concrètement en 1775), l’Asie était encore la locomotive de l’économie mondiale, affichant un flux de 80% du commerce mondial ?6
Malgré cela, les sociétés commerçantes asiatiques étaient-elles des sociétés capitalistes ? Étions-nous déjà en présence d’un marché capitaliste avec les sociétés de marché européennes les plus développées comme celles de Florence ou des Provinces-Unies ? Si tel était le cas, le marché capitaliste en tant que structure sociale bien déterminée perdrait totalement son caractère spécifique. Et nous pourrions aussi considérer le bouleversement subi lors de la transition des sociétés précapitalistes vers des sociétés purement capitalistes presque comme un dommage collatéral nécessaire, un moindre mal pour atteindre la plénitude d’une économie de marché, comme le serait par la suite le passage à l’industrialisation. Cette vision de la transition comme processus naturel insiste sur le quantitatif, en argumentant qu’avec ses pratiques commerciales de plus en plus diversifiées et sophistiquées, dans un environnement de plus en plus urbain et avec une division du travail accrue grâce à la technologie, le marché se serait développé à l’excès. Ensuite, en atteignant une masse critique suffisante, la fameuse « accumulation primitive » ou « préalable », les investissements auraient été facilités et le commerce aurait atteint la prospérité dans une société commerciale en pleine santé. Une version que n’aurait pas reniée Adam Smith, le grand théoricien du libéralisme… Celui qui, partisan de cette évolution, l’a justifiée théoriquement, de même que les autres théoriciens du capitalisme, en argumentant qu’il s’agissait d’une logique consubstantielle à la nature des êtres humains au cours de l’histoire et depuis la nuit des temps, ceux-ci étant des individus rationnels, toujours enclins à maximiser leurs profits dès que l’occasion se présente.
Sans étayer les hypothèses de Smith, la grande majorité de la pensée critique marxiste appuie encore son argumentation sur cette notion « du modèle de commercialisation » du développement économique qui s’est propagé naturellement de façon quantitative. Même si cette argumentation manque de fondements historiques, géographiques et anthropologiques convaincants, car s’il en était ainsi, la décomposition du féodalisme aurait entraîné des phénomènes identiques dans toute l’Europe. Or s’il est vrai qu’à la fin du XVIe siècle cette décomposition cède directement le pas au capitalisme en Angleterre, plus concrètement dans ses campagnes, il faut signaler qu’il s’agit d’un cas unique et spécifique. Les choses se passèrent différemment en France, par exemple, où l’effondrement féodal fit place à l’absolutisme de la bourgeoisie et à un marché bourgeois certes plus développé, mais pas sous le joug des forces d’un système de marché autorégulé.
Cependant, en insistant sur l’aspect quantitatif plutôt que qualitatif, dans le passage du marché bourgeois postféodal au marché capitaliste, le changement historique radical et structurel s’en trouve minimisé. Un autre fait significatif de cette confusion est l’emploi indiscriminé et interchangeable des qualificatifs bourgeois et capitaliste. Cette forme d’assimilation laisse bien entendre qu’au moyen-âge, le bourgeois, habitant du bourg, de la ville, est de fait un capitaliste ou sur le point de le devenir.
Si les historiens importants tels que Max Weber ou Fernand Braudel restent souvent prisonniers de ces logiques, malgré des différences notables, le seul à se démarquer fut l’historien et anthropologue Karl Polanyi. Ce dernier réfuta catégoriquement toutes les thèses économicistes postulant l’économie comme fondement des sociétés. Pour lui, les sociétés primitives ne possédaient pas d’économie autonome et séparée des autres activités. Cette dimension était incorporée, intégrée dans les autres activités sociales d’ordre culturel, religieux, familial, communautaire, mais aussi politique, avec un fond d’obligations, de réciprocité et de redistribution, sans être animés par les seules motivations du profit ou des gains matériels. Il était plutôt question de prestige et de manifester une solidarité de groupe. Ensuite, avec l’apparition des marchés dans le monde précapitaliste, ces sociétés se seraient fondamentalement tenues en marge, l’essentiel étant basé sur l’autosuffisance7. Bien que n’étant pas le seul à l’époque à avoir mis en lumière ces particularités anthropologiques, la thèse de Polanyi se distingue du fait qu’elle établit une nette rupture entre la société de marché et les sociétés non commerçantes, même si possédant des marchés. Pour lui, l’implantation d’un système de marché autorégulé fut si bouleversante, non seulement en termes de relations sociales mais aussi pour la psyché humaine, que sans les mécanismes d’autodéfense et l’intervention de l’État, la société se serait désintégrée. Cependant, l’analyse de Polanyi sur l’origine du capitalisme s’essouffle dès qu’elle rejoint les courants de la commercialisation, en argumentant que l’essor des marchés et le progrès technologique conduisent au capitalisme industriel moderne en transformant l’homme et la nature en marchandises, et que même si ce capitalisme a connu son apogée en Angleterre, cela faisait partie d’un processus qui englobait toute l’Europe.
F. Les seigneurs et les fermiers mettent en marche le capitalisme
Il y a d’abord eu le capitalisme agraire, et son origine, plus qu’en Europe, se situe exclusivement dans la campagne anglaise, dans des circonstances très spécifiques, selon Marx lui-même. Ce dernier parle de la « soi-disant » accumulation primitive, qui est évoquée par les économistes classiques et laisse entendre que la simple accumulation de biens matériels, qu’elle soit le fruit de la rapine, de l’impérialisme, voire de l’exploitation du travail, n’a pas pu engendrer à elle seule le capitalisme sans que d’autres facteurs n’entrent en jeu. Et bien que l’accumulation de biens soit une condition nécessaire au démarrage du capitalisme, elle ne constitue pas un élément suffisant et décisif. Ce qui a transformé la richesse en capital, c’est la modification des relations sociales de propriété, qui implique la mise en marche des mécanismes caractéristiques du capitalisme, c’est-à-dire les impératifs de la concurrence, d’optimisation maximale des profits, l’obligation de réinvestir les excédents, ainsi que la nécessité systématique et inexorable d’améliorer la productivité du travail et d’augmenter les forces productives.
Dans la ligne de Marx, l’historien marxiste Brenner, cité dans « L’origine du Capitalisme »8, œuvre qui inspire en grande partie cette enquête, est celui qui nous rapproche le plus de l’histoire de l’élaboration de cette structure originaire du capitalisme. Au sein de l’économie européenne précapitaliste, un seul pays déroge aux règles observées par les autres : l’Angleterre. Et cela à partir de la fin du XVIe siècle. Ce pays se différencie largement des autres sur plusieurs aspects. En premier lieu, bien que tous les États soient monarchiques en Europe, et certains peut-être plus puissants d’autres, comme le français ou l’espagnol, aucun d’eux ne parvient à l’unification et au centralisme de l’État anglais. Au point que toute trace des « souverainetés parcellaires » héritées du système féodal avait quasiment disparu du pays, tout comme les pouvoirs seigneuriaux autonomes, les corps municipaux ou autres entités corporatives qui subsistaient encore dans le reste de l’Europe. L’aristocratie jouait un rôle prépondérant dans cette centralisation et si les classes dirigeantes avaient perdu leurs pouvoirs « extra-économiques » autonomes, en contrepartie, l’État les protégeait en assurant l’ordre, en cautionnant la propriété privée. Il leur concéda également un plus grand contrôle des terres et c’est ainsi que pendant longtemps, plus que dans n’importe quel autre pays, les seigneurs possédaient de grandes étendues de terre. Ainsi, ce qu’ils perdirent d’un côté en termes de pouvoirs « extra-économiques » d’extraction d’excédents, ils le récupérèrent en obtenant plus de pouvoirs, de nature purement économique. Ces terres riches, très productives, n’étaient pas cultivées directement par les paysans, mais gérées par des fermiers-locataires par le biais de baux. D’autre part, les seigneurs anglais ne pouvant plus s’enrichir au moyen de pouvoirs coercitifs directs vis-à-vis de leurs cultivateurs à bail, ils leur exigeaient d’avoir de meilleurs rendements que leurs concurrents. Raison pour laquelle les seigneurs pressaient constamment les fermiers à réduire les coûts en augmentant la productivité du travail.9
De plus, ces fermiers étaient soumis aux impératifs du marché qui les obligeaient à baisser les prix de vente. Non seulement ces prix étaient dictés par la concurrence du marché, mais les baux coutumiers aussi furent peu à peu soumis au marché, obéissant à la loi fluctuante de l’offre et la demande après avoir été fixes. Ainsi le seigneur louait ses terres à qui offrait le bail le plus élevé, créant une rivalité exacerbée entre fermiers locataires pour obtenir des terres. Dans cet environnement impitoyable, les fermiers les plus productifs s’enrichirent et les autres se ruinèrent, devant abandonner leurs terres entre les mains des gagnants qui les accumulaient. Les perdants venaient ainsi grossir les rangs des paysans sans terre, dont le nombre croissant faisait baisser le prix du travail salarié et par conséquent les coûts de production. Ainsi était donc née la célèbre triade : « propriétaire foncier, exploitant/fermier capitaliste et travailleur salarié/ouvrier agricole. »
Outre un profond changement de mentalité, tout concourrait à une augmentation obligatoire de la productivité de biens de première nécessité et au développement de l’autonomie de l’économie. Ce ne furent pas les « possibilités » offertes par le marché qui incitèrent à l’accumulation, en ce qui concerne les petits producteurs, mais plutôt l’impitoyable réalité des « impératifs » du marché qui leur fut imposée. À cet endroit précis, à ce moment donné et dans des circonstances particulières, les seigneurs et les fermiers avaient mis en marche le capitalisme sans le savoir, avant même que Locke ne vienne le légitimer. Mais cela n’était pas suffisant et les forces du marché furent également soutenues par des forces coercitives directes, tant pour abolir les droits des paysans que pour chasser les plus récalcitrants. Ce fut l’élément central de l’ « accumulation primitive ».10
G. Le renforcement du patriarcat
Entre le XVIe et le XVIIIe siècle, les luttes et querelles concernant les droits communaux et coutumiers furent incessantes. Pour le capitalisme agraire, l’augmentation considérable de la productivité « pour le bien de tous » fut un argument suffisant pour abolir tous les autres droits traditionnels du paysannat.
Cette injustice ne fut pas seulement juridique, avec l’approbation des « enclosures » par le Parlement. Ces clôtures imposées pour exproprier les paysans des terres communes furent dicté par une volonté délibérée de détruire les communautés humaines de paysans qui vivaient dans les bois ou sur des terres limitrophes des grandes propriétés, puisqu’elles n’entraient pas dans la logique capitaliste et entravaient son expansion par sa simple présence. Par conséquent, des villages entiers furent brûlés. Les femmes étant les piliers de ces communautés paysannes furent les premières punies et sous prétexte de sorcellerie, 100 000 furent assassinées et davantage torturées11. Ce déchirement brutal et sanguinaire, souvent oublié par les intellectuels du genre masculin, loin d’être étranger à l’avènement du capitalisme lui est constitutif, parce qu’il obéit à son impératif de rationalisation dicté par les forces du marché12.
La chasse aux sorcières avait une double finalité à l’égard du genre féminin : celle de mettre fin à ses activités prépondérantes au sein des communautés paysannes, mais aussi d’abolir une sexualité fondée sur le plaisir, très courante au moyen-âge mais incompatible avec la création de l’être travailleur. Il s’agissait donc de la remplacer par une sexualité focalisée sur la reproduction d’une abondante force de travail. Ce serait le devoir de la femme, éloignée de la terre, des plantes et des animaux, des terrains communaux et des relations avec les autres femmes découlant de la vie quotidienne. La seconde finalité était donc l’aide au travail, c’est-à-dire la création du garçon viril, travailleur, soumis13 et efficace (bon rendement), l’incarnation même du travail. La polarisation des genres fut ainsi instaurée de façon bien marquée et hiérarchique, avec une hétérosexualité posée comme norme sociale14. En ce sens, il s’agit d’une personnification hiérarchique : la création du travail, et par conséquent du mâle, primant sur tout. L’arrivée du capitalisme suppose donc un nouveau tour de vis et une rationalisation du patriarcat, traditionnellement soutenu, justifié et encouragé par la religion.
H. Le capital et l’Etat
En Angleterre, peu à peu, quantité de producteurs et de seigneurs devinrent de plus en plus dépendants du marché, dans l’unique intérêt de préserver les conditions garantissant leur « reproduction sociale ». Mais plus les fermiers employaient de salariés, plus les pressions pour accroître la productivité du travail étaient vives et oppressantes. C’est ainsi que l’agriculture atteignit une productivité très élevée, avec les conséquences que nous connaissons.
Le pays possédait d’impressionnants réseaux fluviaux et routiers convergeant vers sa ville principale et en essor constant. Passant de 60 000 habitants en 1530 à 570 000 en 1700, Londres devint ainsi la ville la plus importante d’Europe. Ses habitants, en grande majorité des paysans expropriés, en plus de constituer une grande réserve de force de travail salarié et d’être exploités dans les premières usines, allaient aussi représenter un énorme marché interne, inédit dans l’histoire. Ce fut le véritable substrat du capitalisme industriel anglais.
Non seulement la capitale prenait de l’ampleur, mais l’État anglais s’unifiait et se centralisait encore plus et les différents marchés fusionnèrent en un seul et unique marché national. Cette ville deviendrait alors la plus grande place de transit en matière de produits agricoles anglais, entre autres, principalement destinés à la consommation interne. Ainsi l’expansion de Londres favorisa l’émergence du capitalisme anglais en développant un marché compétitif de plus en plus unifié et intégré, en stimulant la productivité agricole par la nécessité d’alimenter cette population urbaine expropriée de la campagne et réduite à acheter des aliments de base pour subsister. Outre cette consommation basique croissante, s’ajouteraient d’autres biens de première nécessité comme des articles de la vie quotidienne, etc.
Pour la première fois dans l’histoire, un marché de masse était né, avec de bas prix et reposant sur la pauvreté des consommateurs, de la même façon que le marché des produits de luxe avait enrichi ceux qui s’en étaient procuré pour les vendre aux classes privilégiées.
Le paradoxe réside dans la rétro-alimentation du marché, dans le sens où il fut « le premier système économique de l’histoire dans lequel les restrictions du marché eurent pour effet l’augmentation obligatoire des forces de production au lieu de les freiner ou de leur faire obstacle. »15
Le manque de ressources des consommateurs obligea les producteurs à produire à bas coûts afin de remédier au manque de revenus par une augmentation de la production. Resserrant encore la pression des impératifs compétitifs, suscitant à son tour la nécessité de miser sur des techniques de production pour augmenter la productivité du travail.
Ainsi naissait une structure unique et sans modèle antérieur dans l’histoire, celle d’une société avec une économie de plus en plus détachée des autres secteurs de la vie et dans laquelle producteurs et exploitants avaient une impérieuse et systématique nécessité de développer les forces productives, de maximiser leurs profits et de rivaliser avec les autres, car entièrement dépendants du marché sous diverses formes. On assistait alors à la naissance du fameux marché « autorégulé ».
I. La domestication du prolétariat : « A venir prochainement »
1 Voir le site web : www.palim.psao.fr
2 De même, M. Bookchin établit chez Marx une claire différence entre sa pensée magistrale » et sa pensée rétrograde ». « Une société à refaire » p.34, p.44, p.88, p.107, p.111, p. 116 et de la p. 121 à la 128. Ed A.C.T.R. Voir Nouvelle version chez Ecosociété (Montréal)
4 Bookchin a peut-être, dans un premier temps, surestimé les sociétés pré-alphabétisées, mais dans « Une société à refaire » Ed. Ecosociété, son hypothèse sur la relation entre changement climatique, agriculture et passage aux sociétés avec hiérarchies de pouvoir demeure tout à fait valide.
5 Graeber David « 5000 ans de dette » Ed. Les liens qui libèrent
6 Yuval Hoah Harari : « Sapiens : une brève histoire de l’humanité » Albin Michel Septembre 2015
7« Quand le marché acquit une importance prépondérante, c’est-à-dire à l’époque médiévale, il fut soigneusement régulé par les corporations médiévales et les préceptes chrétiens qui interdisaient les intérêts et l’obtention de bénéfices excessifs » M. Bookchin « Une société à refaire » p.84 Ouvrage cité.
8Ellen Meiksins Wood : « L’origine du Capitalisme ». Une étude approfondie Lux-Humanités 2009
9 Là-bas, au XVIIe siècle, le mot « improver » désignait celui qui améliorait les terres, les rendait plus productives, que ce soit par l’effort physique ou mécanique à l’aide de machines modernes, mais aussi en installant des clôtures, en cherchant des terres abandonnées, en supplantant les us et coutumes. Par extension, durant le siècle d’or du capitalisme agraire, le mot « improvment » qui au départ signifiait « faire mieux » prit une signification plus explicite, celle qu’on lui donne aujourd’hui et qui signifie « réaliser un profit monétaire ». Une illustration de plus de la relation entre profit et productivité dans le capitalisme agraire. Résumé du livre de Meikins Wood p.168-169
10« L’accumulation primitive fut une immense accumulation de forces de travail ; « travail mort », sous la forme de biens volés et « travail vivant », sous la forme d’êtres humains livrés à l’exploitation, accumulation réalisée à une échelle inédite dans l’histoire. » Caliban et la Sorcière » Silvia Federici Ed. Senonevero, Marseille, 2004. Traduction personnelle/Notre traduction entre crochet [ ]. F. M R. Page 121.
11 « Au même moment où les « enclosures » expropriaient le paysannat des terres communes, la chasse aux sorcières expropriait les femmes de leurs corps, elles furent ainsi « libérées » de tout obstacle les empêchant de fonctionner comme des machines pour produire du travail. » Federici (2004). « Le capitalisme s’est construit sur une misogynie brutale et sanglante » John Holloway « Crack Capitalism » p. 202 version française (Libertalia)
12« La chasse aux sorcières (…) fut le premier pas d’une longue marche vers « le sexe propre dans des draps propres » et de la transformation de l’activité sexuelle féminine en un travail au service des hommes et destiné à la procréation. » Federici (idem)
13« Comme le dit Amparo Moreno, à chaque fois que nous accouchons, nous affirmons la vie qui ne doit pas être, nous bloquons la capacité érotico-vitale du nouveau-né pour ensuite continuer à l’éduquer conformément à l’ordre établi. » Cité par Casilda Rodrigañez dans « L’accouchement, une question de pouvoir », Ekintza Zuzena nº 29. Se faisant l’écho d’un autre article dans le nº 29 : « Il s’agit de transformer la véritable mère en mère patriarcale qui ignore les désirs des enfants, qui est insensible à leur souffrance et capable de les réprimer. Il s’agit là du principe d’autorité dans nos vies ». Le déracinement des sociétés communautaires et les conditions de précarité et d’entassement dans l’Angleterre de l’époque étaient entièrement propices à ce genre de maternité patriarcale.
14« Homme et femme (et bien entendu homosexuel et hétérosexuel) sont des identifications, des aspects de la société de l’identification. Ils font partie de la mutilation impliquée par la formation du travailleur, celui qui exécute un travail abstrait. C’est une classification que nous devons combattre. Le travail est une abstraction, une séparation du monde du faire et de l’activité vitale. Cette fragmentation de notre activité vitale est une fragmentation de nos vies sous tous les aspects. » John Holloway. Ouvrage déjà évoqué.
15« L’origine du capitalisme » p. 222
L’article suivant dans la série : Le capitalisme à marche forcée


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