À propos de l’ouvrage de Pierre Sauvêtre – « Murray Bookchin ou l’objectif communocène » (Éditions de l’Atelier, 2024) et de sa participation à l’émission « De la Commune au communalisme, histoire d’un projet politique » sur France Culture (17 avril 2025).
« Le danger, pour une pensée radicale, n’est pas tant d’être attaquée de l’extérieur que d’être édulcorée de l’intérieur.1 » — M. Bookchin
Je me réjouis que mon travail sur l’écologie sociale, le communalisme, et la démocratie directe suscite encore aujourd’hui de nouvelles lectures et propositions. L’ouvrage de Pierre Sauvêtre témoigne d’un effort intellectuel conséquent pour articuler les enjeux contemporains autour d’un projet d’émancipation écologique et sociale. Il s’inscrit dans une lignée critique stimulante, et offre des outils utiles au débat. Mais à la lecture attentive de son ouvrage, quelques clarifications s’imposent, tant certains glissements conceptuels me semblent lourds de conséquences.
Une lecture partielle et parfois ambiguë de l’écologie sociale
Sauvêtre s’efforce de restituer les grandes lignes de l’écologie sociale, en soulignant à juste titre son exigence d’un projet politique de transformation radicale. Il y parvient parfois avec justesse, mais ce qu’il propose n’est pas tant une restitution qu’une reconstruction partielle, marquée par certaines concessions aux formes étatiques de pensée politique.
Ce qui me frappe dans l’émission de France Culture, c’est l’usage récurrent du terme « fédéralisme » pour désigner ce que j’ai toujours nommé « confédéralisme ». Il ne s’agit pas d’un détail : le fédéralisme évoque une structure où l’échelon supérieur subsume ou domine les entités de base. Le confédéralisme, en revanche, que je défends dans sa version libertaire, repose sur l’autonomie des communes, liées entre elles par des mandats impératifs, révocables, et la démocratie directe. L’oubli ou le brouillage de cette distinction laisse penser à une vision où l’on réintroduit subrepticement des formes de verticalité, voire de gouvernement représentatif.
Il faut ici rétablir une clarté conceptuelle : pour moi, le fédéralisme désigne une coopération horizontale entre communes sur une base volontaire et éthique, ancrée dans la démocratie directe. La fédération, au niveau local, permet à plusieurs communes de se coordonner sans aliéner leur autonomie. Quant au confédéralisme, il désigne l’échelon supra-local, celui où plusieurs fédérations ou communes se lient par des conseils confédéraux formés de délégués porteurs de mandats impératifs et révocables. Ces deux dimensions – fédérale et confédérale – sont complémentaires : elles assurent l’unité sans uniformité, l’interdépendance sans centralisation. Comme je l’ai écrit dans The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship :
« La confédération est la structure organisationnelle permettant aux communautés autonomes de coordonner leurs efforts tout en maintenant leur souveraineté politique. Elle permet une union fondée sur la complémentarité, la coopération et la solidarité, et non sur la subordination. »
Il est donc crucial de ne pas confondre ces notions, ni de les amalgamer à des formes étatiques. Le confédéralisme municipaliste repose sur une dynamique ascendante : les décisions émanent des assemblées populaires. Les structures confédérales n’ont pas de pouvoir propre. Elles sont des organes de coordination et d’administration, pas de commandement. Elles garantissent l’éthique de la complémentarité, c’est-à-dire le fait que chaque commune trouve dans les autres ce qui lui manque pour satisfaire les besoins matériels, sociaux, culturels et écologiques de sa population.
C’est aussi pourquoi l’autonomie, dans cette perspective, ne signifie jamais l’autarcie. Bien au contraire. Une commune libre n’est pas une commune isolée, mais une cellule active d’un organisme plus large : la confédération. L’écologie sociale repose sur cette interdépendance rationnelle et morale. Le local n’a de sens que relié à d’autres locaux, par un lien de solidarité, de responsabilité partagée et de mutualisation des ressources. Il ne s’agit pas de se refermer, mais de s’ouvrir à une forme d’internationalisme par le bas, enraciné dans les réalités territoriales, mais soucieux du bien commun planétaire.
Le piège du vocabulaire républicain
Lorsque Sauvêtre introduit dans son chapitre 7 la notion de « communalisme confédéral républicain », il appose à la tradition communaliste des termes venus d’un univers politique fondamentalement différent. Le mot « républicain », surtout dans le contexte français, est historiquement lié à l’État-nation, à la centralisation jacobine, à une conception de la souveraineté comme monopole de l’État. Lui adjoindre le communalisme revient à affaiblir son tranchant anti-étatique, à brouiller le message.
Sur le fond, il est très difficile de se rendre compte à quel point le principe hiérarchique — ce que j’ai nommé le principe de domination — est implanté dans les esprits, souvent de manière inconsciente, y compris chez celles et ceux qui se veulent pourtant révolutionnaires. Ce que j’ai toujours combattu comme l’autoritarisme intériorisé traverse non seulement les institutions, mais les psychés, y compris parmi les opprimés. L’idée profondément élitiste selon laquelle le « peuple » serait incapable de s’autogouverner sans tutelle court partout. On considère souvent que seuls certains sont dignes de participer pleinement à la vie publique — souvent ceux qui nous ressemblent, qui partagent notre culture, notre langage, nos références. Cela mène à une contradiction flagrante : on peut proclamer la démocratie directe tout en refusant d’en assumer les conséquences — c’est-à-dire la pleine capacité de chaque individu, dans une assemblée populaire, à délibérer, décider, et administrer la vie collective.
Est-ce cette peur de l’autonomie populaire, ce scepticisme profond envers la capacité des peuples à s’auto-organiser de manière éthique, rationnelle, et égalitaire, qui pousse Pierre Sauvêtre à ce glissement vers un communalisme dit « républicain » ? Est-ce un manque de confiance dans la capacité des communes libres à s’autoréguler par l’intermédiaire de la confédération, cette structure ascendante et non coercitive que j’ai toujours opposée aux formes de souveraineté étatique ? Voilà la vraie question politique que soulève cet ouvrage.
Je l’ai dit souvent : le communalisme n’a nul besoin d’épithètes extérieurs pour exister. Il ne s’agit pas de « municipalisme » – terme trop souvent utilisé par des réformistes qui souhaitent simplement « humaniser » la gestion municipale – mais bien du communalisme au sens fort, tel que je désigne désormais pour justement éviter toute ambiguïté, le projet politique de l’écologie sociale : celui-là même qui abolit les hiérarchies, détruit les classes, supprime le capitalisme et l’État comme structures permanentes de domination.
Une confusion non rectifiée et révélatrice ?
À ce titre, je ne peux passer sous silence un moment révélateur dans une récente interview accordée à France Culture. Lors d’un échange avec Killian Martin, ce dernier a confondu sans la moindre nuance municipalisme (dépouillé de toute connotation libertaire) et communalisme, laissant entendre que les deux seraient interchangeables. Pierre Sauvêtre, pourtant présent, n’a pas corrigé cette confusion fondamentale. Ce silence est troublant – Peut-être que le format de l’émission et son objectif premier ne se prêtait pas à une opposition sur le fond du concept – Toujours est-il que pour les auditeurs et auditrices Martin contribue ainsi à lisser le communalisme, à le rendre consommable par les partis politiques opportunistes ou les tenants d’un citoyennisme édulcoré, qui ne remettent jamais en cause les structures mêmes du pouvoir et de la propriété. Le communalisme ne saurait être réduit à une énième variante de la démocratie participative ou à un projet d’ingénierie civique compatible avec l’État et le capital.
Un exemple significatif de cette récupération confusionniste peut être observé dans la manière dont le parti politique La France insoumise commence à se réclamer du communalisme en vue des élections municipales de 2026. Mais de quel communalisme parle-t-on ici ? Certainement pas de celui que j’ai défendu toute ma vie. Il s’agit là d’un usage opportuniste et vide, vidé de toute sa radicalité, de toute sa portée antiétatique et anticapitaliste. Un communalisme de façade, prêt à être ingéré par les logiques électoralistes, vidé de ses principes fondamentaux : la démocratie directe, l’autonomie communale, la rupture avec l’État et le marché. C’est le grand n’importe quoi confusionniste.
Commonalisme et économie des communs : une ouverture à condition de la radicaliser
L’introduction par Sauvêtre du terme « commonalisme », pour désigner une économie municipale des communs démocratiques, va dans une direction intéressante. Mais là encore, attention : le risque est grand que cette notion ne se transforme en simple « économie des services publics alternatifs », déconnectée de la nécessité de transformer les rapports sociaux de production eux-mêmes, et surtout de la nécessité de construire des institutions populaires enracinées localement.
Les communs, oui. Mais pas sans assemblées populaires. Pas sans rupture avec l’économie de marché. Pas sans une perspective libertaire et révolutionnaire.
Une occasion manquée ?
Ce livre et cette émission de radio auraient pu être une contribution précieuse à la clarification stratégique du mouvement communaliste en devenir. Mais à trop vouloir conjuguer des concepts incompatibles – républicanisme et confédéralisme, municipalisme et démocratie directe (Martin sur France Culture), socialisme des communs et maintien des institutions représentatives (Martin sur France Culture) – ils entretiennent ainsi une forme de brouillage et d’ambiguïté dangereuse. Or notre époque exige de la clarté, de la cohérence, et une fidélité rigoureuse à ce que signifie réellement l’autonomie populaire.
En conclusion
Je salue l’intention de Pierre Sauvêtre de faire vivre et de promouvoir l’écologie sociale comme objectif vital pour une libération planétaire vers une nouvelle ère qu’il nomme « communocène », mais j’invite cependant ses lecteurs à ne pas se satisfaire de synthèses académiques ou de compromis conceptuels. Le communalisme, s’il veut être à la hauteur des défis du siècle, ne peut être ni républicain, ni fédéraliste au sens étatique, ni réductible à une politique des communs municipaux.
Il est l’outil d’un renversement démocratique intégral, d’un changement de société profond et émancipateur. Il est, en effet, à lui seul, la forme et le projet politique d’une société libre, d’une écologie politique de l’espoir : l’Écologie Sociale !
Murray Bookchin
(Burlington, Vermont — dans un monde où les penseurs critiques continuent d’intervenir dans les débats de leur vivant posthume.)
Note :
[1] : Formulation libre inspirée de Toward an Ecological Society, Introduction. « Perhaps at no time in modern history has radical thought been in such grave peril of losing its very identity as a consistent critique of the existing social order and a coherent project for social reconstruction. » & …
Rebonds :
- Pour une éco-analyse des sociétés contemporaines
- Le livre : Murray Bookchin ou l’objectif communocène. Écologie sociale et libération planétaire
- Contre la perversion du communalisme
- Pour une Écologie sociale de combat
