L’écologie sans rupture politique

Dans Pourquoi l’écologie perd toujours, Clément Sénéchal – ancien chargé de campagne climat chez Greenpeace – signe un essai incisif sur les impasses de l’écologie institutionnelle. Il y déploie une critique féroce mais justifiée de ce qu’il appelle « l’écologie du spectacle », une forme de militance dépolitisée, centrée sur des actions symboliques et sur la moralisation des comportements individuels – le plus souvent en stigmatisant de manière directe ou indirecte les plus pauvres et dominés d’entre-nous. Son ouvrage dénonce les limites structurelles d’un mouvement écologiste qui, selon lui, refuse de se confronter aux causes systémiques de la crise.

Une écologie vidée de sa substance politique

Sénéchal retrace l’histoire de l’écologie médiatique depuis les années 1970 : une écologie désamorcée, souvent promue par de grandes ONG comme Greenpeace ou le WWF, qui se focalisent sur des campagnes ciblées (comme la chasse au phoque ou la pollution plastique) mais évitent soigneusement de s’attaquer aux structures du capitalisme. Il accuse ces organisations d’avoir produit une écologie dépolitisée, coupée des luttes sociales, et donc largement inefficace. Leur modèle de changement reposerait davantage sur l’image et l’adhésion morale que sur la construction de rapports de force.

Capitalisme, luttes sociales et impasses stratégiques

L’auteur identifie correctement le capitalisme comme la matrice destructrice des écosystèmes. Il rappelle que ce système repose sur une dynamique d’accumulation illimitée et d’exploitation du vivant, incompatible avec la régénération du monde naturel. Pour y répondre, il appelle à une « écologie de la lutte des classes », un front écologique fondée sur les alliances entre les mouvements sociaux et les classes populaires. Il cite les Gilets Jaunes ou les Soulèvements de la Terre comme des figures d’une écologie combative, populaire et enracinée.

Mais cette insistance exclusive sur la lutte des classes comporte une faiblesse théorique et stratégique. Comme le soulignait déjà Murray Bookchin dans les années 1990 :

« Le capitalisme ne peut être aboli uniquement par des moyens économiques ou par des révoltes spontanées : il faut démanteler ses formes politiques concrètes, notamment l’État, qui en est l’architecte et le gardien. »
The Rise of Urbanization and the Decline of Citizenship (1992)

En d’autres termes, une écologie révolutionnaire ne peut s’arrêter à la conflictualité sociale ; elle doit inclure une critique radicale des institutions politiques qui assurent la reproduction du capitalisme.

L’État : grand absent de la critique structurelle

Et c’est là que le bât blesse. Si Sénéchal pourfend les illusions électoralistes des partis verts et la passivité complice de l’État face aux désastres écologiques, il ne formule jamais une remise en cause explicite de l’État en tant qu’institution de domination. Il dénonce des gouvernements « à la remorque du capital », mais sans appeler à leur dépassement ni proposer d’alternative institutionnelle. En cela, il laisse intacte l’illusion selon laquelle une « bifurcation écologique » pourrait émerger des appareils technocratiques ou de la planification étatique.

Or, comme le notait Bookchin :

« L’État ne peut jamais être l’instrument d’un changement émancipateur. Sa structure hiérarchique, bureaucratique et centralisée est fondamentalement antagoniste à toute forme de démocratie véritablement populaire. »
The Ecology of Freedom (1982)

Les politiques publiques telles qu’elles sont conçues aujourd’hui – planification écologique, fiscalité verte, “green new deal” – ne représentent pas des ruptures mais des adaptations du système productiviste. Elles prolongent la logique de croissance sous des habits durables. Comme l’écrivait encore Bookchin :

« Le capitalisme vert reste du capitalisme ; il repeint la machine au lieu de la démonter. »
Remaking Society (1990)

Une écologie sans projet politique d’émancipation

Le livre de Sénéchal s’achève sur des appels à une écologie offensive, antifasciste, écoféministe et décoloniale. Mais l’absence de proposition institutionnelle forte laisse un vide stratégique. Il ne dessine ni horizon de remplacement de l’État, ni projet de société véritablement post-capitaliste. Il ne propose pas de relocalisation du pouvoir politique ni de démocratie directe à l’échelle des communes, pourtant condition indispensable pour sortir de la centralisation étatique et du paradigme de domination.

En ce sens, le livre continue d’alimenter ce qu’il dénonce : une écologie critique mais sans levier de transformation. Un diagnostic acéré, mais sans perspective de construction.

Conclusion : un livre important, mais une révolution inachevée

Pourquoi l’écologie perd toujours est un ouvrage salutaire par sa lucidité critique et sa capacité à dénoncer les hypocrisies d’une écologie institutionnelle. Mais au regard de l’écologie sociale et du communalisme, il reste en deçà de l’enjeu historique : celui de l’invention de nouvelles formes politiques locales, participatives, ancrées dans les territoires, capables de substituer l’autogouvernement populaire à l’administration étatique.

En somme, il offre un réquisitoire utile, mais il manque encore l’acte fondateur d’une écologie véritablement révolutionnaire : l’abolition de l’État et la municipalisation de l’économie dans le cadre d’une confédération démocratique des communes.


L’écologie sans rupture politique Pourquoi l’écologie perd toujours

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